La disparition des fermes : Vielmanay et la mémoire des terres désertées

03/03/2026

Durant le XXe siècle, Vielmanay, commune rurale de la Nièvre, a connu une mutation profonde de son tissu agricole, marquée par l’abandon progressif de plusieurs fermes. Ce phénomène, issu de l’exode rural, de l’industrialisation de l’agriculture et de l’évolution des modes de vie, a laissé des traces visibles et invisibles dans le paysage local et la mémoire collective. Plusieurs exploitations emblématiques, telles que la ferme du Bois-Guillot, celle du Pré-Percé, ou la métairie de la Croix-Morin, ont vu leurs granges se vider, leurs terres être morcelées ou louées, et leurs bâtiments tomber en ruines ou être reconvertis. L’histoire de ces fermes abandonnées éclaire la transformation de Vielmanay, entre attachement à la terre, ruptures familiales et adaptation aux nouveaux défis agricoles et sociaux. Ce phénomène, loin d’être anecdotique, structure encore aujourd’hui les paysages et l’identité du village.

Le Vielmanay agricole du début du siècle : un maillage dense et vivant

En 1900, Vielmanay vit essentiellement de l’agriculture. Les villages, hameaux et écarts sont ponctués de petites et moyennes fermes, chacune avec son potager, ses dépendances et son cheptel. Selon le recensement de 1901 (Archives départementales de la Nièvre), la commune compte une quarantaine d’exploitations agricoles. Les familles, souvent nombreuses, structurent la vie sociale autour du rythme des saisons et des pratiques collectives : battages, vendanges, veillées.

  • La ferme du Bois-Guillot : située près du chemin rural menant à Colméry, exploitée par la famille Périchon jusqu’aux années 1950, elle figure sur les cadastres napoléoniens et reste un emblème des métairies nivernaises.
  • La ferme du Pré-Percé : proche du hameau de Montjou, elle accueille durant l’entre-deux guerres deux générations de la famille Charrier. Elle sera laissée à l’abandon après le décès du dernier fils en 1967.
  • La Croix-Morin : cette métairie, visible depuis la route de Chasnay, a longtemps appartenu à la famille Gauvain. Elle n’a plus d’occupant permanent depuis les années 1980, bien que ses terres soient aujourd’hui exploitées par de plus grandes structures.

Les causes de l’abandon des fermes à Vielmanay : de l’exode rural aux mutations agricoles

Derrière chaque ferme délaissée, il y a des destins individuels mais aussi l’écho de transformations plus vastes, que l’on retrouve dans l’ensemble du pays nivernais et du centre de la France.

  1. La dépopulation rurale Dès les années 1920, Vielmanay, comme toute la Nièvre, voit ses effectifs fondre. Entre 1911 et 1962, la commune passe de 677 à 422 habitants (source : statistiques INSEE, archives communales). L’exode des jeunes, attirés par le travail en ville ou déçus par les dures conditions rurales, laisse des exploitations sans successeur.
  2. L’industrialisation de l’agriculture A partir des années 1950, la mécanisation et la spécialisation entraînent la déprise des petites fermes mixtes au profit d’exploitations à taille plus importante. Nombreuses sont celles qui, faute de moyens pour se moderniser ou s’agrandir, ferment leurs portes.
  3. La concentration des terres Les héritages morcellent ou, à l’inverse, regroupent les parcelles. Les plus gros propriétaires rachètent ou louent les terres des exploitations délaissées.
  4. Diminution du nombre d’agriculteurs Selon le recensement agricole de 1970, plus de la moitié des fermes présentes sur le cadastre de 1920 ne sont plus exploitées en tant que telles, rejointes par de nouveaux types d’exploitations ou reconverties en résidences secondaires.

Repérer les fermes abandonnées : archives, récits oraux, et indices paysagers

Identifier quelles fermes ont effectivement été abandonnées n’est jamais chose simple : il faut croiser plusieurs sources.

  • Les cadastres et registres fonciers : Les matrices cadastrales de 1835, 1895, 1953 et 1973 conservées aux Archives Départementales de la Nièvre montrent l’évolution des propriétaires et mentionnent parfois l’état d’occupation des bâtiments.
  • Les témoignages des anciens : Les récits recueillis auprès de plusieurs habitants de la commune, dont Mme Leblanc (née en 1936), confirment que certaines exploitations, « on y a éteint la cheminée après la guerre et plus personne n’y a remis de vaches ».
  • Les vestiges dans le paysage : Les ruines de la ferme du Moulin-à-Vent (au lieu-dit du même nom), envahies par les ronces, sont encore visibles aujourd’hui : « Il reste une porte, une mangeoire, et beaucoup de pierres. »

Quelques fermes emblématiques : destins, familles et traces dans le village

Voici les histoires de quelques fermes de Vielmanay marquées par l’abandon, la ruine, ou de nouvelles vies inattendues.

Nom de la ferme ou du lieu-dit Période d’abandon Famille / anecdote État actuel / Traces
Bois-Guillot années 1950 Famille Périchon. Deux générations, départ du dernier fils vers Paris en 1956. Bâtiment ruiné & grange à demi effondrée, terres reprises par un exploitant voisin.
Pré-Percé années 1960 Famille Charrier. Mort sans héritier direct, rachat parcellaire. Bâtiments détruits, seulement deux arbres fruitiers en témoignent.
Croix-Morin années 1980 Famille Gauvain, qui louait les terres depuis 1957 à la grande ferme de Meunier. Ferme inhabitable, hangar reconverti temporairement en bergerie avant l’abandon définitif.
Moulin-à-Vent vers 1975 Célibataire sans enfant. Neveu venu de Nevers a vendu la ferme en l’état. Ruines visibles, puits asséché et ronces épais marquent l’emplacement.

Anecdotes : la vie, les départs, les souvenirs

Derrière chaque ferme vide, des souvenirs subsistent dans les cœurs et les récits. Mme Victorine, octogénaire du village, se souvient de la dernière fête donnée au Bois-Guillot, « juste avant que la grande porte ne soit clouée, en 1956. » Les enfants s’y aventuraient, défiant les interdits, cherchant les œufs oubliés ou grimpant sur les tas de bottes de foin moisi. Certaines fermes, devenues des ruines, continuent à faire peur aux plus petits, qui racontent que « la nuit, on entend encore les vaches ».

À Pré-Percé, une plaque rouillée porte le nom d’un cheval dressé – souvenir d’une époque où chaque ferme avait ses chevaux de travail, précieux compagnons d’un quotidien rude et solidaire.

Que deviennent ces fermes ? Ruines, reconversions, renaissance ?

Toutes les fermes délaissées de Vielmanay ne suivent pas le même destin. Quelques-unes, grâce à l’arrivée de nouveaux habitants à partir des années 1980, connaissent une forme de renaissance, en gîtes ruraux ou résidences de vacances. La plupart, cependant, demeurent inhabitées, leurs pierres dérobées pour d’autres constructions, ou s’effacent lentement derrière la végétation. D’autres servent de dépôt de matériel, ou n’existent plus que dans les registres et les souvenirs.

  • Au « Moulin-à-Vent », certains jeunes du village organisent une fête chaque été, perpétuant à leur manière la mémoire des lieux.
  • À la « Croix-Morin », un projet de rénovation a été évoqué en 2002, mais n’a jamais abouti – freinés par le coût et l’éloignement des réseaux modernes.

Cette transformation du paysage agricole, entamée il y a près d’un siècle, modèle encore aujourd’hui l’identité de Vielmanay. Les chemins creux et les alignements de pommiers rappellent l’ancien maillage de fermes, tout comme certains toponymes sur les cartes – vestiges d’une autre manière d’habiter et de faire vivre ces terres nivernaises.

Perspectives : Quand la mémoire du terroir façonne le paysage

À Vielmanay, les fermes abandonnées du XXe siècle constituent bien plus qu’un inventaire de ruines : elles rappellent la richesse de la vie rurale d’autrefois, la difficulté des choix individuels face à la modernité, et l’importance de transmettre ces histoires pour comprendre le présent. Si certains lieux se sont tus, leur mémoire demeure dans les paysages et les récits des habitants. Redécouvrir ces fermes, c’est aussi renouer avec un sentiment d’appartenance, et peut-être trouver dans les traces du passé la source d’une nouvelle vitalité pour le village.

Sources : Archives départementales de la Nièvre (cadastres, recensements, témoignages), INSEE, entretiens avec des habitants de Vielmanay (2020-2023).

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