Histoire de pierres et d’ingéniosité : quand Nevers, La Charité et Saint-Pierre-le-Moûtier se barricadaient

08/06/2026

Une terre de frontière et d’alerte : la Nièvre au Moyen Âge

Lorsqu’on arpente aujourd’hui les ruelles paisibles de Nevers, les quais de la Charité ou l’ombre fraiche de la collégiale de Saint-Pierre-le-Moûtier, difficile d’imaginer qu’ici, il y a sept ou huit siècles, ces villes étaient en état d’alerte quasi permanent. Sur cette terre nivernaise, longtemps disputée entre duchés et royaumes, l’art de se défendre était une nécessité vitale. Les fortifications médiévales s’y sont développées au gré des menaces, reflétant autant la puissance politique que le sens pratique des habitants.

Étudier les murs de Nevers, les remparts de La Charité ou les défenses de Saint-Pierre-le-Moûtier, ce n’est pas seulement croiser des pierres anciennes ; c’est retrouver l’angoisse des invasions anglaises, la vigilance face aux bandes de routiers, la volonté farouche des communautés urbaines à protéger leur vie quotidienne. La diversité de leurs dispositifs défensifs raconte une même histoire : celle d’une adaptation constante à la géographie, à la démographie et aux enjeux stratégiques de chaque cité.

Nevers : la ceinture de pierre d’une capitale ducale

Une situation stratégique et changeante

Au XIIIe siècle, Nevers compte parmi les places fortes du duché de Bourgogne. Installée sur une hauteur dominant la Loire, carrefour entre Paris, Lyon et Bourges, la ville s’impose comme un point névralgique militaire et commercial. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la première mention d’un mur d’enceinte remonte à 1194 (BSNAF). Mais la structure défensive que l’on peut encore deviner aujourd’hui date surtout du XIVe siècle, époque troublée par la Guerre de Cent Ans.

La double enceinte et ses tours : chiffres et particularités

  • Première enceinte (XIIe-XIIIe siècle) : environ 1800 mètres de développement, jalonnée d’au moins 34 tours semi-circulaires.
  • Deuxième enceinte (XIVe siècle) : pour faire face à l’accroissement de la population, des faubourgs nouvellement intégrés, on hausse et élargit les murailles, formant un rempart complexe doublé par de larges fossés alimentés par le ruisseau du Réveillon, selon des recherches locales (Musée de la Faïence et des Beaux-Arts de Nevers).
  • Porte principale : la Porte du Croux : construite à la fin du XIVe siècle, elle reste aujourd’hui le principal témoin du système défensif. Son architecture massive, ses herses et ses canonnières montrent la prise en compte de l’artillerie naissante.

La ville s’organisait ainsi autour de quartiers séparés par des remparts internes, réservant des zones au château ducal, aux communautés religieuses ou aux marchands, chacun possédant ses propres issues fortifiées. Cette segmentation était aussi une stratégie de repli en cas de prise partielle par l’ennemi.

Élément défensif Particularité à Nevers
Tours Forme semi-circulaire pour dévier les projectiles, nombre élevé pour une surveillance quasi-continue
Porte principale Porte du Croux, dotée de quadruple herse et canonnières
Fossés Largeur de 15 à 20 m, alimentés pour gêner les assiégeants, parfois inondés

Vie quotidienne sous la menace

L’entretien de ces murs imposait des corvées régulières (défense, réparation, garde) aux habitants : chaque quartier devait fournir des hommes pour surveiller tel pan de mur ou entretenir son fossé. Au gré des crises, le rempart devenait un espace de vie aussi : les tours servaient parfois d’abris ou de prisons pour les temps troublés, tandis que les parties hautes accueillaient, lors des alertes, la population avec vivres et bestiaux. Plusieurs chroniques rapportent que lors de l’attaque de 1429 par les Anglo-Bourguignons, la cloche “la Ban” sonnait dans la cathédrale, appelant tout Nevers à monter sur le mur (“Chroniques de la ville de Nevers”, Bibliothèque municipale).

La Charité-sur-Loire : un verrou sur le fleuve et un sanctuaire.

Les défis du site : entre Loire et afflux de pèlerins

La Charité doit sa fortune et sa fragilité à la Loire. Porte naturelle du Berry sur la Bourgogne, elle attire dès le XIe siècle les regards comme étape majeure sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle et comme place-frontière (Éric Delsalle, “La Loire, frontière politique et militaire”).

Son système défensif est original car il intègre non seulement la cité laïque mais aussi l’enclos monastique – celui de la célèbre abbaye, l’une des plus puissantes “filles” de Cluny. La défense y était donc partagée, et souvent disputée, entre moines et bourgeois.

Les éléments majeurs de la fortification charitoise

  • Une première enceinte épousant le rebord de la Loire, longue d’environ 1100 mètres, ponctuée de tours carrées, adaptées au terrain en pente douce vers le fleuve.
  • Un système de portes sophistiqué : Porte du Port (vers le pont), Porte du Puits, Porte d’Autry… Certaines étaient doubles et fermées chacune par deux vantaux et une herse.
  • Un pont fortifié, rare à l’époque : le “vieux pont” (XIe siècle) contrôlé par une tour-porte (actuelle tour du Malheur), tenait lieu de barrière flottante lors des crues et d’obstacle lors des conflits. Ce système fit sa réputation et sa richesse, les péages y étant jalousement gardés.
  • Des murailles séparant le bourg et l’abbaye : chaque communauté disposait de ses propres issues défensives.

La défense était pensée à la fois pour protéger les “reliques” et rappelez la puissance de l’abbaye, cible fréquente des assaillants (notamment lors des guerres de Religion au XVIe siècle, qui virent les fortifications renforcées et même des rivières détournées pour inonder les abords).

Les archives communales disent combien la vie quotidienne se réglait sur les horaires d’ouverture des portes : on “fermait la ville” la nuit tombée, et les retardataires, pèlerins à la traîne ou marchands endormis, devaient dormir près du pont ou aux hospices (“Registre municipal de 1424”, archives de la Charité).

Saint-Pierre-le-Moûtier : l’agilité d’une petite ville en marche

Petite cité, grands enjeux

Moins imposante que Nevers ou La Charité, Saint-Pierre-le-Moûtier occupe pourtant un emplacement-clé entre Bourbonnais et Nivernais, à la croisée des routes de Limoges, Moulins et Decize. Du XIe siècle à la Renaissance, elle joue le rôle de bourg commercial, tête de pont vers le Sud.

Ses défenses reflètent la dimension pragmatique des petites villes : concentrées, mais ingénieuses, articulées entre l’église, le cœur marchand et des issues faciles à fermer à la hâte.

Une enceinte ajustée, des portes bien gardées

  • Une unique enceinte relativement modeste mais bien entretenue (rectangulaire, env. 950 mètres de périmètre d’après l’Inventaire général de Bourgogne), flanquée de quelques tours.
  • Trois portes principales : Porte de France, Porte de Decize, Porte de Moulins, chacune gardée par une petite tour de guet.
  • L’utilisation inventive du clos ecclésial : l’église, bâtie comme une forteresse, pouvait abriter la population lors des alertes, le clocher servant de tour de garde.

La défense reposait largement sur la mobilisation de la population elle-même : on relève dans les comptes municipaux du XVe siècle la tenue régulière de “tours de garde” (qui donnaient droit à un quart de fromage ou à une miche de pain par nuit passée !). Les marchands participaient aussi à l’entretien, car le maintien des remparts conditionnait l’obtention de foires et franchises.

Un siège qui marque la mémoire collective

Une anecdote bien connue concerne le siège de 1429, lorsque Jeanne d’Arc vient lever le blocus anglais. Elle-même faillit y perdre la vie, blessée lors d’une attaque (“Procès de Jeanne d’Arc”, ed. Pierre Champion). Dans la mémoire locale, on raconte encore comment la population, réfugiée dans l’église ou sur les murailles, attendait, la peur au ventre, la fin des combats. Aujourd’hui, l’ancien fossé sert de promenade, mais il demeure marqué, dans le cadastre, du nom “chemin de ronde”.

Comparer : trois modèles, trois logiques défensives

La diversité des dispositifs nivernais illustre trois philosophies de la fortification médiévale :

  • Le modèle néo-urbain de Nevers : séparer, compartimenter, prévoir le repli en cascade.
  • Le modèle mixto-monastique de La Charité : associer espace religieux et civil, tirer profit du fleuve et défendre non seulement les gens, mais aussi les saints et les reliques.
  • Le modèle pragmatique de Saint-Pierre-le-Moûtier : optimiser chaque pierre, impliquer directement la communauté et adapter la défense aux moyens locaux.
Ville Longueur totale des remparts Nombre de portes principales Points de singularité
Nevers ± 1800 m (première enceinte) 4 Double enceinte, fossés inondables, tours nombreuses
La Charité-sur-Loire ± 1100 m 5 Pont fortifié, enclos abbaye/bourg, fortification séparée des espaces sacrés
Saint-Pierre-le-Moûtier ± 950 m 3 Clocher défensif, implication directe des habitants

L’écho des pierres : patrimonialiser et transmettre

Les vestiges subsistent, mutilés mais émouvants : la Porte du Croux, la tour du Malheur, et, à Saint-Pierre-le-Moûtier, les traces du chemin de ronde, rappellent leur ancienne vocation. Longtemps, beaucoup de ces remparts furent démantelés pour récupérer pierres et place, ou intégrés dans des maisons modernes. Pourtant, de nombreuses restitutions digitales, visites guidées, reconstitutions d’archives ou balades patrimoniales voient aujourd’hui le jour dans la Nièvre (voir initiatives de la société scientifique et artistique de la Nièvre). Elles sont la preuve que ces murailles, bien plus que de simples pierres, continuent de lier passé et présent, mémoire et imagination.

Comprendre la façon dont ces cités ont pensé leur défense, c’est non seulement retrouver des histoires de sièges et de batailles, mais aussi de solidarité, d’organisation et d’ingéniosité locale. La Nièvre, pays de bourgs fortifiés, offre au regard curieux une formidable histoire de frontières, où chaque pierre raconte un visage, une peur, un espoir, et une capacité toujours renouvelée à faire face ensemble.

Sources principales :

  • Christian Sapin, "Nevers au Moyen Âge"
  • É. Delsalle, "La Loire, frontière politique et militaire"
  • Procès de Jeanne d’Arc, ed. Pierre Champion
  • Musée de la Faïence et des Beaux-Arts de Nevers
  • Société scientifique et artistique de la Nièvre
  • Archives municipales de Nevers et La Charité-sur-Loire
  • Inventaire général de Bourgogne

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