Jeanne d’Arc à Saint-Pierre-le-Moûtier : mémoire et secrets d’un bourg fortifié de la Nièvre

11/05/2026

Une bourgade fortifiée au cœur de l’histoire de France

    Saint-Pierre-le-Moûtier, petite commune paisible en apparence, évoque aujourd’hui une vie rurale tranquille, au fil des maisons de pierre blonde et des venelles fleuries. Pourtant, cette cité du Val de Loire, classée « Petite cité de caractère », a connu le fracas de l’Histoire. Sur les bords de la Loire, elle fut l’une des places stratégiques que la volonté de Jeanne d’Arc fit basculer du côté du roi Charles VII durant la terrible guerre de Cent Ans.

    Saint-Pierre-le-Moûtier présente un plan encore marqué par la période médiévale. Des portes subsistent – certains vestiges sont aujourd’hui discrets, noyés dans le parcellaire urbain ; mais en se promenant, l’œil attentif repère les traces du passé : traces des fossés, manteaux de murs, bases d’anciennes tours… Autant d’indices qui rappellent la vie intense des siècles troublés où se jouait l’identité de la région.

Le contexte historique : la Nièvre au cœur de la guerre de Cent Ans

    Au XVe siècle, la Nièvre est loin d’être un havre de quiétude. Les troupes anglaises et bourguignonnes, fidèles au duc de Bourgogne, occupent une partie du territoire du royaume de France. La Loire est alors une ligne de front mouvante : chaque pont, chaque village fortifié fait l’objet de sièges, de tractations, de luttes parfois féroces.

    Saint-Pierre-le-Moûtier se dresse comme un verrou important sur la route de Moulins à Nevers. Les Anglais et leurs alliés bourguignons en contrôlent la garnison : leurs arbalétriers rôdent sur les remparts, tandis que les habitants dépendent étroitement de la fidélité de leur seigneur local. Pour Charles VII, reconquérir la ville signifie ouvrir la route vers le sud, et affermir son autorité naissante.

Novembre 1429 : l’assaut de Jeanne d’Arc raconté par les sources

    Après la libération d’Orléans et la levée du siège de Patay, Jeanne d’Arc poursuit sa campagne. Elle obtient du roi Charles VII la mission de libérer Saint-Pierre-le-Moûtier, que contrôlent encore les partisans anglais.

    Le siège débute à la mi-novembre 1429. Les chroniqueurs, notamment le procès de réhabilitation (1456), relatent les difficultés : « L’assaut dura longtemps, et beaucoup désespéraient… ». Pourtant, Jeanne galvanise ses soldats : elle les mène personnellement à l’assaut, non sans risquer sa vie (source : Procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc, édition Jules Quicherat).

  • Selon Jean d’Aulon, fidèle compagnon d’armes de Jeanne, elle fut la dernière à quitter la palissade anglaise, forçant ses capitaines à relancer le combat. Sa bannière blanche flottait toujours à l’avant-garde.
  • De nombreux témoins rapportent que, la première charge ayant échoué, Jeanne « se retira au faubourg, pria à genoux, puis, reprenant son casque, ordonna une seconde attaque », qui permit de s’emparer de la ville.

La forteresse tombe le 4 novembre 1429. Cette victoire marque un tournant symbolique dans l’affirmation de Charles VII. En récompense, la ville est exemptée d’impôts royaux pour dix ans.

La topographie du siège : marcher dans les pas de Jeanne

Exploration du bourg d’aujourd’hui permet, carte à la main, de retrouver la configuration qui défiait autrefois les assaillants :

  • La porte du Loirard – entrée nord traditionnelle ; c’est là que Jeanne et ses troupes auraient tenté une percée.
  • La motte castrale, aujourd’hui espacée près de l’église, était le point le plus fort et le dernier réduit des défenseurs.
  • Les fossés – visibles jusqu’au XIXe siècle, oubliés sous les jardins, étaient larges de plusieurs mètres, entravant toute progression.
  • L’église Saint-Pierre, d’origine romane, servit de refuge à la population lors des assauts.

Une promenade dans le centre historique révèle encore, sous le tissu urbain moderne, la logique de défense et les rues courbes qui facilitaient la protection contre les assiégeants.

Saint-Pierre-le-Moûtier, bourg de passage et bourg marchand au Moyen Âge

Si l’histoire retient surtout l’épisode guerrier lié à Jeanne d’Arc, Saint-Pierre-le-Moûtier fut aussi, au Moyen Âge, un bourg prospère :

  • Le marché hebdomadaire attirait tanneurs, meuniers, drapiers et marchands de vin depuis toute la région du Nivernais (source : Bulletin de la Société Nivernaise des Lettres, Sciences et Arts).
  • Les moulins sur l’Andarge, nombreux, assuraient la transformation du blé : la toponymie locale a conservé de nombreux « moulins » dans les noms de lieux encore aujourd’hui.
  • L’ordre des Augustins possédait un prieuré extra-muros, dont certaines fondations sont encore visibles pour qui connaît les chemins en contrebas de la ville.

Les plus curieux noteront sur les façades, ici ou là, des pentures en forme de croix de Saint-André, marquant la solidarité des charpentiers qui reconstruisirent le bourg après les destructions.

Patrimoine à découvrir : les traces médiévales à Saint-Pierre-le-Moûtier aujourd'hui

Saint-Pierre-le-Moûtier invite à un voyage architectural. Plusieurs éléments sont à ne pas manquer pour qui souhaite, sur les pas de Jeanne, sentir battre le pouls de l’époque :

Lieu Caractéristiques Époque État actuel
Église Saint-Pierre Nef romane, chœur gothique, vitraux du XIXe ; abrite une colonne dite "de Jeanne d’Arc" XIe-XVIe siècles Visitable
Porte de ville (Loirard) Vestiges du mur, marques d’anciens vantaux XIVe siècle Restes visibles
Motte castrale Butte herbeuse, vestiges occultés Haute époque médiévale Repérable, non accessible
Halles médiévales (disparues) Lieu du marché, aujourd'hui place publique Jusqu’au XIXe siècle Reconstruction moderne

Le passage de Jeanne d’Arc est commémoré chaque année à travers une modeste fête locale et un monument placé non loin de l’église.

Anecdotes et récits oubliés : la mémoire populaire de Jeanne à Saint-Pierre-le-Moûtier

Au-delà des chroniques officielles, Saint-Pierre-le-Moûtier a nourri son imaginaire autour du passage de la Pucelle. Voici quelques fragments recueillis de la tradition orale :

  • Selon une vieille légende, la bannière de Jeanne aurait été tissée dans une maison du quartier de la Croix-Chêne, atelier aujourd’hui disparu mais mentionné dans un registre du XVIIIe siècle (Archives départementales de la Nièvre).
  • Jusqu’au milieu du XXe siècle, le jeu du « siège de Jeanne » se tenait sur la place du marché : deux équipes d’enfants, « Français » et « Anglais », rejouaient l’assaut, armés de bâtons enluminés de rubans tricolores.
  • Des habitants racontaient enfin, dans les veillées d’hiver, que l’on pouvait parfois entendre retentir « le hennissement du cheval blanc de Jeanne » les nuits de grand vent sous les remparts.

Certaines de ces anecdotes relèvent davantage de la mémoire collective que du fait établi, mais elles témoignent de la profonde empreinte laissée par Jeanne d’Arc dans l’identité de la cité.

Saint-Pierre-le-Moûtier dans la postérité : entre valorisation et oubli

Saint-Pierre-le-Moûtier ne figure pas toujours en premier plan dans les manuels d’histoire, éclipsée par Orléans ou Reims. Pourtant, depuis le XIXe siècle et la redécouverte romantique de Jeanne d’Arc, la cité a vu sortir de l’ombre son riche passé :

  • Des érudits locaux comme Adolphe Joanne ou l’abbé Tissier ont plaidé pour la sauvegarde de l’église et des archives communales ; certains documents précieux sont aujourd’hui consultables à la médiathèque de Nevers.
  • Les écoles du bourg, jusque dans les années 1950, faisaient jouer une courte pièce où chaque élève tenait le rôle d’un compagnon de Jeanne ou d’un artisan du bourg (source : témoignages oraux, enquêtes de terrain communales).
  • Des actions associatives récentes, comme celles de l’Association Jeanne à Saint-Pierre, proposent des parcours historiques guidés, pour renouer avec cet héritage et le rendre vivant aux nouvelles générations (site officiel).

Pour prolonger la balade : conseils de visite et bibliographie

Marcher à Saint-Pierre-le-Moûtier est une expérience sensible ; voici quelques suggestions pour approfondir la découverte :

  • Prendre le temps de marcher le long des anciens fossés, là où l’herbe dissimule la fortification médiévale.
  • Visiter l’église, particulièrement lors de la fête patronale (fin juin) : la Société des amis du vieux Saint-Pierre propose une petite exposition sur Jeanne.
  • S’arrêter devant les panneaux historiques du centre-ville, qui replacent chaque lieu dans l’histoire du siège.
  • Pour les passionnés, la consultation des registres paroissiaux (XVe-XVIIIe) en mairie ou aux Archives départementales de la Nièvre permet de croiser noms et destinées, et de retrouver parfois des échos aux familles ayant vécu l’assaut.

Parmi les ouvrages de référence :

  • A. Joanne, Dictionnaire géographique et administratif de la Nièvre (1863).
  • Procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc, éd. J. Quicherat, Paris, 1841-1849 (en ligne sur Gallica).
  • Bulletin de la Société Nivernaise des Lettres, Sciences et Arts (consultable à la bibliothèque de Nevers).
  • Association Jeanne à Saint-Pierre (jeanne-a-saint-pierre.fr)

Un patrimoine à préserver, une mémoire à partager

Au fil des siècles, Saint-Pierre-le-Moûtier s’est façonnée, entre blessures de l’histoire et art de vivre rural, autour de cette page célèbre : la victoire de Jeanne d’Arc, arrachée avec courage à la forteresse. Derrière la pierre et les rues sinueuses, ce bourg rappelle la fragilité des destins, la force des engagements, et combien la mémoire locale éclaire encore le présent de nos campagnes.

Redécouvrir la cité, c’est renouer avec un héritage vivant, tissé de récits, de traces et de gestes, et c’est aussi s’interroger sur ce qui demeure, dans un village apparemment ordinaire, des ferveurs qui ont fait l’Histoire.

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