Les communaux de Vielmanay : de terres partagées à mémoires effacées

03/04/2026

Depuis le Moyen Âge, les communaux de Vielmanay étaient des terres collectives où chaque habitant de la commune pouvait faire paître ses animaux, ramasser du bois ou récolter l’herbe. Ces espaces essentiels à la vie rurale ont connu de profondes transformations à partir du XIXe siècle : d’abord décriés pour leur gestion collective, ils ont été peu à peu « partagés », privatisés ou récupérés par la commune, marquant la fin d’un mode de vie centré sur l’entraide villageoise. Leur disparition reflète l’évolution du monde rural sous l’effet des grandes mutations agricoles et sociétales. Aujourd’hui, la mémoire de ces terres subsiste encore au détour de certains lieux-dits ou dans la toponymie du cadastre, rappelant un passé fait de solidarité et d’autonomie locale, au cœur de la Nièvre rurale.

Ce que représentaient les communaux dans la Nièvre rurale

Définir le communau (ou communal), c’est d’abord raconter une réalité d’avant la Révolution : de vastes espaces, parfois boisés, souvent couverts de landes, marais, pâtures ou "bruyères", laissés à la jouissance de tous les habitants du village. Les communaux étaient régis par des droits d’usage – pacage, affouage, ramassage, glanage – issus d’une coutume ancienne, antérieure même à l’émergence de la notion moderne de propriété individuelle. À Vielmanay comme ailleurs, ces terres apparaissent déjà dans les archives seigneuriales du XVIIIe siècle : elles étaient signalées comme terrains « inexploitables individuellement », mais d’une utilité vitale pour les familles modestes.

Au début du XIXe siècle, on pouvait ainsi compter plusieurs dizaines d’hectares de communaux sur le cadastre de Vielmanay ; leur extension variait selon la démographie ou les besoins du village, souvent à la lisière des forêts, sur les confins les moins fertiles ou sur d’anciens terrains vagues. Leur importance est soulignée dans les grands travaux d’historiens du monde rural, comme ceux d'Emmanuel Le Roy Ladurie ou de Gérard Béaur, qui rappellent à quel point l’accès au communal conditionnait la survie des foyers à la veille de la Révolution (source : Wikipédia - communaux).

Les communaux au quotidien : usages et histoires vécues

Le communal, à Vielmanay, c’était le "pré du village" où l’on menait vaches, moutons ou chèvres paître une bonne partie de la journée, sous la surveillance du "gardien des bestiaux", aussi appelé "communalier" ou "garde champêtre". Mais c’était aussi, selon la saison, un espace vivent d’activités :

  • L’affouage : chaque foyer inscrivait son nom lors du tirage au sort des parts de bois à couper pour l’hiver.
  • Le pacage : droit essentiel pour ceux qui ne possédaient que quelques bêtes, en complément des petites prairies familiales.
  • Le glanage et le ramassage : ramasser l’herbe, quelques branches ou même les baies sauvages.

Beaucoup d’anciens habitants rapportent (dans la toponymie locale, mais aussi dans les souvenirs glanés lors des entretiens) le souvenir du "champ commun" à la sortie du bourg, ou du "pré communal" longeant un bras de rivière. Certains se rappellent que les "pâtures de la Barre", par exemple, n’appartenaient vraiment à personne, mais servaient de terrain de jeu, de cheminement, et parfois même de lieu de rassemblement pour les fêtes villageoises.

Ces pratiques faisaient du communal un espace à la fois ressource et rencontre, où chaque famille trouvait un peu d’herbe, de bois – et de solidarité. Un rapport administratif de 1836 note ainsi pour Vielmanay que « l’usage du communal par les veuves et indigents dispense nombre de familles d’une partie de leurs charges annuelles ».

Les grandes mutations du XIXe siècle : la disparition progressive des communaux

À partir du XIXe siècle, le destin des communaux s’inscrit dans un immense mouvement national. Encouragée par l’État et les grands propriétaires, la privatisation progresse : la loi du 10 juin 1793 sur le partage des biens communaux, puis le décret du 9 janvier 1813 accentuent la distribution des communaux à des particuliers ou à la commune elle-même, en vue d’intensifier la production agricole ou de rationaliser la gestion foncière (sources : Baudry de Saunier, « Les Communaux et les forêts communales de France », 1902).

Sur Vielmanay, le processus est étalé sur plusieurs décennies. Les archives communales notent dès 1830 la mise en partage de certaines « landes », puis, entre 1860 et 1880, la vente ou l’affermage de parcelles jusqu’alors collectives. Une série d’actes du cadastre napoléonien (consultable aux Archives départementales de la Nièvre) mentionne par exemple :

  • Le "communau du Mein", partagé puis vendu à des cultivateurs du bourg en 1869.
  • La transformation des "landes de Charbonnat" en prairies privées vers 1884.
  • L’affectation progressive des dernières parcelles à la commune pour y installer un lavoir ou agrandir la route.

Au début du XXe siècle, il ne subsiste plus que quelques « queue de communaux » – entendez par là des parcelles résiduelles, souvent marécageuses, difficilement exploitables et laissées à l’usage de quelques familles. Leur attrait s’estompe, car l’agriculture intensive gagne du terrain, l’élevage se modernise, et les solidarités villageoises s’effritent sous l’effet de l’émigration rurale et de la mutation des modes de vie.

Ce qu’il reste aujourd’hui : traces, toponymes et mémoire populaire

À Vielmanay, comme dans d’autres villages de la Nièvre, la mémoire des communaux demeure lisible à travers quelques indices subtils ou persistants :

  • Des noms de lieux : « Le Communal », « Les Prés Communaux », « La Barre », « Terres du Mein », demeurent sur les cadastres ou dans le langage courant.
  • Des usages résiduels : dans les années 1950-1970, certains se souviennent encore d’avoir mené les bêtes sur les anciennes berges du communal pour l’herbe d’août, alors même que la propriété était théoriquement privée.
  • Des éléments de paysage : talus plantés de vieux saules, allées bordées de mares, ou franchissements de chemins – là où chacun passait sans distinction, traces de la vocation ancienne du lieu.

Pour les généalogistes, les actes notariés des successions mentionnent parfois « la part de communal reçue lors du partage », ou plus rarement la mention « droit d’usage réservé sur la lande de… ». Les anciens du village, interrogés lors de rencontres ou de réunions familiales, évoquent avec émotion la figure du "garde champêtre", parfois craint, mais toujours écouté quand il s’agissait de rappeler à l’ordre un voisin trop gourmand en bois ou en herbe.

Si les communaux de Vielmanay ont aujourd’hui perdu toute existence légale et institutionnelle, ils continuent d’habiter l’histoire locale : ils incarnent la mémoire d’une société paysanne solidaire, attentive à l’entraide, et dont l’organisation reposait, bien plus qu’on ne le pense, sur le partage des ressources. C’est ce patrimoine invisible, cette mémoire diffuse et collective, que l’on devine encore au détour des chemins creux, dans la trame du paysage, ou à l’occasion d’une discussion au coin du feu.

Petites chroniques et souvenirs : anecdotes autour des communaux

La vie autour du communal donnait parfois lieu à de véritables scénettes dignes d’un roman de terroir :

  • Au printemps, les enfants du village se retrouvaient pour ramasser les premières fleurs, sous la surveillance amusée des plus anciens.
  • À l’automne, c’était au tour des femmes de parcourir la lande pour glaner pommes sauvages ou menues branches, destinées au chauffage du four à pain familial.
  • En hiver, on s’y retrouvait parfois pour pousser la cloche du village en cas de loup aperçu aux abords du communal (événement mentionné dans les registres paroissiaux de 1842).

L’oralité villageoise garde aussi trace des légendaires disputes entre habitants – l’un jugeant que "la famille L… avait laissé ses vaches la nuit tout entière au communic", ou que tel feu de branchages n’était pas permis… Mais ces anecdotes rappellent surtout combien le communal rythmait la vie sociale, réglait les petits conflits et fédérait les habitants autour de règles tacites, acceptées par tous.

Les communaux : un miroir de l’évolution rurale et une source d’inspiration

La disparition des communaux à Vielmanay n’est pas qu’un fait local, c’est le reflet d’un mouvement plus large : la transformation du monde rural et l’individualisation croissante des usages agricoles et de la propriété. À l’échelle de la Nièvre, ce phénomène accompagne l’exode rural, la mécanisation, et la réorganisation foncière du XXe siècle.

Pourtant, la mémoire de ces terres collectives, et de leur gestion communautaire, a de quoi inspirer aujourd’hui. Certains mouvements paysans ou associations remettent à l’honneur des principes issus de la tradition des communaux : partage des ressources, circuits courts, solidarité de voisinage, voire repossession collective de certains espaces (voir les travaux de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies, FNCCR, ou les recherches de l’INRAE).

Raconter le destin des communaux de Vielmanay, c’est donc transmettre une histoire à la fois locale et universelle : celle d’un village façonné par le bien commun, par l’entraide et le partage, mais aussi d’une société à la recherche, parfois, d’un nouvel équilibre entre individualité et solidarité. Si ces espaces ont aujourd’hui disparu du paysage cadastral, ils vivent encore dans les mémoires — et dans un certain art de vivre à la campagne, qu’il nous appartient de ne pas oublier totalement.

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