Des bocages d’antan aux champs ouverts : l’évolution des parcelles agricoles à Vielmanay

12/02/2026

L’histoire rurale de Vielmanay reflète des mutations profondes dans la répartition et l’usage des parcelles agricoles depuis le XIXe siècle. Ces transformations ont façonné le paysage et l’organisation sociale du village de manière durable. Voici les points essentiels permettant de saisir l’ampleur de ces changements :
  • Transformation du paysage bocager, marqué par le remembrement des années 1960-1980.
  • Évolution des techniques agricoles et agrandissement des exploitations pour répondre aux nouveaux impératifs économiques.
  • Disparition progressive des haies, chemins creux et éléments du patrimoine rural traditionnel.
  • Modification des dynamiques sociales, affectant la vie communale et les usages collectifs des terres.
  • Traces visibles dans la topographie actuelle, entre vestiges conservés et zones ouvertes remodelées.
  • Un impact durable sur la biodiversité locale et la mémoire collective des habitants de Vielmanay.

Le Vielmanay bocager d’hier : paysages, organisation et vie rurale

Jusqu’au milieu du XXe siècle, Vielmanay était dominé par un paysage de bocage. L’arpentage des anciens cadastres (le célèbre cadastre napoléonien de 1832, conservé aux Archives départementales de la Nièvre) présente une mosaïque de petites parcelles, chacune ceinte de haies vives, de fossés, de chemins ruraux. Le territoire était alors partagé entre cultures, pâtures et prairies humides, encadrées par l’omniprésence de l’arbre : frênes, chênes têtards, noisetiers, attirant oiseaux et insectes – et livrant bois de chauffage, clôtures, fourrage supplémentaire.

Cette organisation relève autant de contraintes naturelles (sol argileux des bords de l’Acolin, nécessité de préserver l’humidité pour le bétail) que de la structure sociale : partage successif des terres à chaque génération, emiettement entretenu par les coutumes de succession du Nivernais (voir Études Nivernaises, S.A.H.N., 2002). À Vielmanay comme ailleurs, une exploitation moyenne ne dépasse guère 5 à 10 hectares, dispersés en une vingtaine de lopins parfois éloignés de plusieurs kilomètres. Chaque chemin creux, chaque nom de pièce – la Basse-Borne, le Pré-au-Comte, ou le Bois-Montrien – s’attache à une histoire familiale.

Des mutations imposées : remembrement et modernisation de l’agriculture

Le grand basculement s’opère dès la seconde moitié du XXe siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, la France fait le pari de l’« agriculture moderne ». Il s’agit de nourrir la nation, puis l’Europe, en sortant d’une organisation trop morcelée, jugée archaïque. C’est le temps du remembrement.

À Vielmanay, le remembrement des années 1970-1980 est vécu, d’après les souvenirs recueillis dans le village, comme une période de bouleversements profonds. Selon les chiffres du ministère de l’Agriculture (Rapport sur le remembrement en Bourgogne, 1985), les exploitations voient leur superficie moyenne doubler en 25 ans, pendant que le nombre d’exploitants chute : on passe de plus de 70 familles agricoles en 1960 à une douzaine active en 1985.

Le remembrement, c’est d’abord une réorganisation foncière : les parcelles sont regroupées, redistribuées selon leur valeur agronomique, visant à former de grands blocs exploitables en tracteur. Les chemins privés sont absorbés ou supprimés, les haies abattues pour ouvrir le paysage. Si certains y voient une libération face aux contraintes des années de labeur, d’autres regrettent l’effacement d’un patrimoine vivant – micro-toponymes perdus, bosquets où s’abritaient autrefois les troupeaux et les enfants, disparition des sentiers secrets menant à la source ou à la grange d’un voisin.

Les chiffres du changement à Vielmanay et dans la Nièvre

  • En 1960 : Plus de 65% des surfaces agricoles étaient cloisonnées par des haies (source : IFN, Inventaire Forestier National).
  • Aujourd’hui : Moins de 25% de ces linéaires subsistent autour de Vielmanay (étude Paysage & Biodiversité, Parc naturel régional du Morvan, 2015).
  • Superficie des exploitations : Moyenne passée de 8 hectares en 1950 à près de 40 hectares en 2010 (Insee).
  • Nombre de fermes : Divisé par 5 entre 1955 et 2015 (Recensement agricole, Chambre d’Agriculture Nièvre).

Quand la carte se redessine : impacts sur le paysage visible

Les conséquences de cette évolution foncière se lisent dans chaque recoin du territoire. L’œil averti distingue dans les prairies étrangement rectilignes d’aujourd’hui le souvenir de l’ancien parcellaire : formes courbes, arbres isolés, talus abandonnés. Sur le terrain, quelques traces demeurent : une haie oubliée, un vieux portail rouillé qui n’ouvre plus sur rien, ces ruines de murets où s’échappent les ronces du temps.

Éléments du paysage transformés à Vielmanay
Élément traditionnel Transformation constatée Situation actuelle
Chemins creux Fermeture, labour, intégration aux nouvelles parcelles 10% conservés ou entretenus
Haies vives Arrachage systématique lors du remembrement 1 km de haies pour 6 en 1960
Bosquets et mares Drainage, comblement, exploitation directe Plus de 50% disparus
Petits prés clos Fusions, disparition des clôtures végétales Rare survivance près du bourg et sur le plateau

Il arrive de surprendre quelques traces, en observant les cartes IGN anciennes (Géoportail). Le même champ, jadis morcelé en « La Brousse » et « Les Sablons », se prolonge à perte de vue, sans qu’on puisse deviner la trace des vieilles bornes ou la source minuscule dont parlaient les aînés. Les noms eux-mêmes survivent parfois dans la mémoire, comme autant de fantômes du cadastre passé.

Conséquences écologiques et humaines

La suppression des haies fit disparaître abris et corridors pour la faune ordinaire du Nivernais : hérissons, passereaux, chouettes – sans parler des essences d’arbres emblématiques. La biodiversité fit les frais de cette ouverture à marche forcée, même si quelques exploitants, dès les années 1980, tentèrent de sauver ou de régénérer quelques linéaires, parfois conseillés par la Fédération des chasseurs de la Nièvre (rapports de 1992-1995).

Mais la transformation n’est pas que visuelle ou écologique. Elle est aussi sociale. La recomposition de la propriété foncière s’accompagna d’un éloignement entre familles – les terres rassemblées Doyen, Barillier ou Pochon, qui structuraient la vie collective, se diluèrent dans des exploitations de plus en plus anonymes, parfois détenues à distance par des investisseurs extérieurs au village (voir « Mutations agricoles et désertification rurale », Bernard Blanchard, Revue rurale, 2010).

D’autre part, la perte des chemins de traverse, tout comme la raréfaction des usages collectifs (coupes de bois, ramassage des noisettes, passage libre pour aller à l’école ou à la messe), a contribué à un sentiment de repli. Les cartes postales anciennes de Vielmanay, entre 1910 et 1930, rappellent encore les groupes d’enfants cheminant dans le bocage, jupes remontées et sabots crottés le long de haies touffues. Aujourd’hui, ce sont souvent les tracteurs seuls qui sillonnent ces perspectives vastes, où le relief adouci par le remembrement laisse une sensation de vide aux yeux des anciens.

Ce qui demeure, ce qui renaît : vestiges et avenir du bocage vielmanaysien

Néanmoins, rien n’est entièrement figé. Depuis le début du XXIe siècle, une sensibilité nouvelle émerge autour de Vielmanay : la conscience environnementale, la redécouverte des « sentiers du patrimoine », la plantation de haies champêtres en accompagnement de projets agroécologiques (notamment via des programmes soutenus par le Département et des associations locales telles que « Haies vives du Nivernais »).

Cette reconquête partielle s’accompagne de redécouvertes : identification de mares relictuelles, restauration de murets, défense de chemins ruraux oubliés (à l’initiative de la commune ou de chasseurs locaux). Et ce sont souvent les récits des anciens qui permettent ces résurgences : une anecdote sur le « champ des Chèvres » où l’on passait jadis, l’endroit où l’on a retrouvé un vieux bornage de pierre, le souvenir d’un noyer centenaire. À chaque fois, on mesure combien le paysage agricole n’est pas qu’une affaire de technique et de rendement, mais une mémoire vivante à la rencontre des générations.

Regards croisés sur un paysage en mouvement

L’évolution des parcelles agricoles à Vielmanay n’est donc ni une perte totale ni une simple révolution réussie. Le bocage historique, sculpté patiemment par les générations, s’estompe, mais les strates de l’histoire demeurent lisibles, à qui sait voir et écouter. Entre les larges champs de maïs ou de colza, persistent des talus, des fossés, des bouquets d’herbes folles, témoins émouvants d’un autre âge. Les paysages changent, mais ils ne s’effacent jamais complètement.

Cette mémoire invisible, portée par les terres, les arbres rescapés, et la parole des anciens, interroge notre façon d’habiter le village et d’y circuler. Aux carrefours de Vielmanay, l’histoire des parcelles agricoles continue – entre adaptation, transmission et, peut-être, renouveau du regard collectif posé sur ces paysages façonnés depuis des siècles.

  • SOURCES : Archives départementales de la Nièvre : cadastre napoléonien de Vielmanay. Inventaire forestier national (IFN). Études et articles de la Société académique du Nivernais (SAHN). Revue rurale, B. Blanchard, 2010. Parc naturel régional du Morvan, études Paysage & Biodiversité. Chambre d’Agriculture de la Nièvre. Rapports « Haies vives ».

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