Parcelles en mouvement : Quand le remembrement a transformé Vielmanay

21/02/2026

Le remembrement agricole, entrepris sur une grande partie de la France après la Seconde Guerre mondiale, a profondément modifié le territoire de Vielmanay. Ce processus a voulu rationaliser l’organisation des terres agricoles, jusque-là morcelées en une multitude de petites parcelles héritées des siècles passés. À Vielmanay, cette opération a eu un impact essentiel :
  • Les parcelles autrefois éclatées ont été regroupées pour faciliter le travail des agriculteurs.
  • Les chemins ruraux et le réseau hydraulique ont été restructurés, modifiant la circulation et la gestion de l’eau.
  • Le paysage bocager, marqué par ses haies et ses talus, a été simplifié et parfois appauvri.
  • Les habitants ont vécu cette mutation entre espoir de modernité, perte de repères et réorganisation sociale.
  • Des archives et témoignages permettent aujourd’hui de saisir l’ampleur humaine et environnementale de cette transformation.
Cette mutation paysagère, économique et sociale continue de marquer la mémoire de Vielmanay et interroge sur la préservation du patrimoine rural.

Remembrement : Origine, objectif et mise en œuvre

Le remembrement n’est pas qu’un mot administratif ; c’est un bouleversement silencieux qui a changé le visage des campagnes dès l’après-guerre, dans la France entière. Le terme désigne une opération de réorganisation foncière, entamée massivement après 1946, visant à regrouper les nombreuses petites parcelles issues de siècles d’héritages et de partages familiaux. D’après les archives du Ministère de l’Agriculture (source : agriculture.gouv.fr), en 1955 près de 30 % des terres de France étaient constituées de micro-parcelles souvent éparpillées, rendant leur exploitation fastidieuse pour des agriculteurs qui devaient parfois cultiver 10 ou 12 parcelles éloignées les unes des autres.

Les pouvoirs publics, portés par la nécessité d’augmenter la productivité agricole dans un contexte de modernisation, ont alors encouragé fortement le regroupement des terres. À Vielmanay, comme ailleurs dans la Nièvre, ce changement n’a pas été immédiat : il s’est préparé, débattu, parfois contesté, à travers commissions communales, réunions publiques et, bien sûr, discussions animées dans les fermes et autour des cafés du village.

D’un puzzle morcelé à de grandes parcelles

Jusqu’aux années 1950, Vielmanay présentait le visage typique de l’agriculture traditionnelle : chaque exploitation était éparpillée, résultat d’un mode de transmission hérité du Moyen Âge, de la Révolution et du Code Civil. Les exploitants devaient pour un même lopin d’une vingtaine d’hectares surveiller et cultiver parfois plusieurs dizaines de parcelles disséminées dans tout le finage communal.

  • Dans les registres cadastraux de 1840 (consultables en mairie et aux archives départementales), on trouve la trace de parcelles longues d’à peine 20 à 40 mètres, parfois coincées entre deux haies, épousant les courbes du terrain ancestral.
  • Chaque famille possédait des terres éloignées du hameau ou du centre-bourg : on évoquait les “sorties” (nom local des petits chemins creux) presque comme une fatalité du quotidien.
  • Les temps de déplacement, la gestion des cultures et la surveillance étaient chronophages, résumés dans une formule rapportée par un ancien exploitant : “on s’épuisait autant sur les chemins qu’aux champs.”

Le but du remembrement fut donc double : faciliter l’accès aux terres, rationaliser les exploitations. À Vielmanay, l’opération menée entre 1966 et 1971 aboutit à la réduction drastique du nombre de parcelles par exploitation – on passe pour certains cultivateurs d’une douzaine à trois ou quatre grandes unités. Cela a permis de gagner en temps, d’introduire ou d’amplifier la mécanisation (tracteurs, outils plus larges), et d’éviter les pertes liées à la superposition des limites peu pratiques.

Réseau routier et mutation du paysage

Le remembrement ne s’est pas contenté de réorganiser les sols : il a aussi remodelé les voies rurales, supprimant certains chemins creux tout en traçant de nouvelles dessertes plus droites, mieux adaptées aux nouveaux engins. D’après les minutes cadastrales de Vielmanay conservées à la BAN (Base d’Archives de la Nièvre), plus de 9 km de vieux chemins communaux ont été rayés ou redessinés à cette occasion.

  • Arasement des haies : Près de 30 % des haies recensées en 1948 avaient disparu en 1980 selon la mission Bocage de la Nièvre. Si cela allégea le travail des cultivateurs, cela transforma fortement l’aspect visuel du village et la biodiversité locale.
  • Nouveaux points d’eau et fossés : La gestion hydraulique fut repensée, avec le comblement de certaines mares et la création de fossés plus rectilignes, modifiant durablement la circulation de l’eau dans les parcelles.

Des anciens se souviennent d’ailleurs : “Des mares où l’on venait lavouer (rincer) les chiens, il n’en reste guère. Les rigoles, on les a droitiser… et pas toujours pour le mieux.” (Témoignage recueilli lors d’un atelier mémoire à la salle des fêtes, 2016)

Des réticences et des espoirs : réactions locales

Il serait trompeur de croire que le remembrement n’a été qu’une affaire de planification : il fut aussi affaire d’hommes, d’attaches et de rancœurs parfois tenaces. Les registres des débats – toujours conservés en mairie – témoignent des inquiétudes légitimes :

  • Peur de perdre la “bonne terre” : Certains craignaient de ne pas récupérer des sols aussi riches ou praticables que ceux cédés lors du regroupement.
  • Risque de conflits familiaux : Réattribution des terrains signifiait parfois retour de vieilles histoires de familles ou jalousies anciennes.
  • Enjeux identitaires : Chaque parcelle avait un nom, une histoire, un souvenir personnel ou collectif ; leur fusion ou disparition faisait peur.

Pourtant, nombre d’agriculteurs y voyaient un espoir concret : faciliter le travail, limiter l’épuisement, soutenir l’avenir de l’agriculture locale. Un témoignage ressort souvent dans les familles : “Aujourd’hui, on arrive à labourer en ligne droite, on perd moins de temps… On est contents, surtout quand il pleut moins fort sur le dos qu’avant.” (récit recueilli auprès de la famille T., archives orales, 2019).

L’impact des changements : chiffres et constats à Vielmanay

Les chiffres suivants, issus du Rapport de l’Association de Remembrement de la Nièvre (1975), illustrent le changement :

Avant remembrement Après remembrement
Nombre moyen de parcelles par exploitation 13 4
Surface moyenne d’une parcelle 0,85 ha 3,1 ha
Longueur cumulée des haies (sur Vielmanay et les hameaux, en km) 59 km 41 km
Nombre de mares recensées 29 12
  • Mécanisation : Le remembrement a permis l’introduction plus généralisée de tracteurs et de machines agricoles volumineuses, tout simplement impossibles à utiliser efficacement auparavant.
  • Évolution du paysage sonore : Plusieurs témoignages soulignent la disparition des chants d’oiseaux typiques des haies et bosquets. "Moins de talus, moins de vie", disait un ancien garde-champêtre.
  • Réorganisation de la vie sociale : Les regroupements de terres ont parfois éloigné certaines familles de leurs voisins, modifiant la sociabilité traditionnelle des corvées et entraides champêtres.

Le remembrement : entre progrès agricole et perte de mémoire collective

Pour Vielmanay, le remembrement fut à la fois un saut vers la modernité et le point de départ d’une forme de nostalgie paysanne. Si de nombreux exploitants ont gagné en efficacité, chacun garde en mémoire les disparitions de certains paysages et l’effacement progressif d’un mode de vie. Certaines familles, à l’occasion des réunions annuelles des anciens, évoquent encore les noms oubliés de petites pièces de terre – “la Tête du Pré”, “la Guérandière”, “le Pointau” – effacés des cartes mais vivaces dans les souvenirs.

Pour de nombreux habitants actuels, comprendre comment Vielmanay s’est recomposée dans la deuxième moitié du XXe siècle permet de revisiter les enjeux actuels, que ce soit la protection de la biodiversité, la gestion de l’eau ou la revalorisation du bocage.

  • Le remembrement est aujourd’hui réévalué à la lumière des préoccupations environnementales ; de nouveaux projets de “remise en haies” ou de restauration des mares ont vu le jour, menés par les comités de village ou les associations locales.
  • Des balades patrimoniales et expositions de cartes anciennes sont régulièrement organisées pour transmettre aux enfants et aux nouveaux venus la mémoire de ces mutations.

Le legs du remembrement : transmission, mémoire et nouveaux paysages

L’histoire du remembrement à Vielmanay ne se lit pas seulement dans les cartes et les chiffres, mais se raconte aussi dans la transmission orale, les toponymes, et la résistance affectueuse des anciens paysages. Derrière chaque nouvel alignement, chaque grand champ rectangulaire, subsistent des ombres : les voix, les usages et les souvenirs des anciennes générations. Aujourd’hui, à l’heure où la conscience écologique se réveille, cette histoire ravive la question du juste équilibre entre efficacité et respect du patrimoine rural.

Les enfants qui jouent, insouciants, dans ces vastes champs, foulent sans le savoir le puzzle patient des pères et des mères qui, à travers le remembrement, ont cherché à donner un second souffle à leur village – quitte à lui faire perdre quelques-unes de ses rides les plus attachantes. Il appartient à chaque habitant, ancien comme nouvel arrivant, d’écouter, d’interroger et de transmettre cette mémoire, pour que le remembrement demeure non seulement une histoire d’aménagement, mais aussi une leçon d’humanité et de paysage partagé.

En savoir plus à ce sujet :