Quand la maladie s’invitait à Vielmanay : récits d’épidémies qui ont marqué la commune

25/09/2025

La peste noire et ses répliques : l’impact d’une terreur médiévale

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui, entre Loire et forêts, la peur qui a saisi Vielmanay lors des grandes vagues de peste, surtout au XIV siècle. Si le village n’existait alors qu’à l’état embryonnaire par rapport à la configuration d’aujourd’hui, la peste noire, arrivée en France vers 1347, a ravagé les campagnes nivernaises. Selon les estimations, le département actuel de la Nièvre aurait perdu entre 30 et 40 % de sa population entre 1348 et 1350 (source : Archives départementales de la Nièvre).

  • Les registres paroissiaux de Vielmanay ne démarrent véritablement qu’au XVII siècle, mais certains lieux-dits, tels que « La Maladerie », rappellent par leur nom des établissements spécialisés dans l’isolement des malades, installés dès le Moyen Âge.
  • L’itinéraire même des processions religieuses, organisées lors de flambées de peste, a parfois laissé des traces matérielles : croix de mission, chemins détournés, ou bourgs désertés.

Les conséquences de ces épidémies étaient bien sûr dramatiques : disparition soudaine d’un tiers du village, champs laissés en friche, fuite de certains habitants vers les forêts alentours. On retrouve dans des chroniques de la région des récits de maisons murées, des familles entières disparues, et l’apparition de charniers temporaires loin du cimetière officiel, afin de prévenir la « contagion des vivants » (Source : “La Peste en Bourgogne”, Revue d’histoire de la santé, 1981).

La variole : une peur persistante jusqu’au XIX siècle

Si la peste a surtout marqué les siècles médiévaux, la variole s’est imposée comme une menace plus durable dans la Nièvre, jusqu’à la fin du XIX siècle. Les registres paroissiaux puis d’état civil, souvent très précis à Vielmanay, témoignent de pics de mortalité parfois brutaux et réguliers.

  • En 1828, on note, à Vielmanay, une surmortalité concentrée sur les enfants : sept décès dus à la « maladie des boutons », selon le registre de l’époque (Archives communales, Vielmanay).
  • Entre 1852 et 1854, une « foudroyante maladie » sévit dans plusieurs hameaux, dont En Haut et La Chabanne, frappant en majorité les enfants de moins de six ans.

L’introduction de la vaccination à la fin du XVIII siècle (dès 1804 à Nevers, puis progressivement dans les campagnes) fut un tournant, mais sa diffusion à Vielmanay resta lente : la peur de l’inoculation et la difficulté d’obtenir les doses expliquent que, selon le recensement de l’instituteur Ambroise Morel en 1867, moins de la moitié des enfants du village étaient alors vaccinés contre la variole (Source : rapport de l’inspecteur d’académie, Archives nationales).

L’épidémie de 1871 : entre peur et solidarité

L’année 1871 est restée dans la mémoire locale, marquée par ce qu’on appelait alors « la petite vérole ». D’après une lettre d’un habitant citée dans Le Journal du Nivernais à l’été 1872, « on n’osait plus toucher ses voisins, on mettait des draps trempés de vinaigre aux fenêtres, et la cloche de l’église sonnait presque tous les soirs ». Les familles s’organisaient en “ménages d’isolement”, refusant tout contact, mais les enfants des fermes isolées étaient souvent moins exposés que ceux du bourg.

  • On improvise un poste de soins dans l’arrière-salle de la mairie, qui sert aussi d’école.
  • Des rumeurs circulent, prétendant que les lavandières sont les vecteurs principaux du mal, ce qui faillit entraîner l’interdiction des grandes lessives communes au Gué du Moulin.
  • L’étude des actes de décès montre un pic de mortalité du 13 mai au 29 juin 1871, avec 12 morts à Vielmanay, soit plus de 5 % de la population de l’époque.

La variole ne sera véritablement maîtrisée qu’au tournant du XX siècle, avec la généralisation de la vaccination et des campagnes de sensibilisation portées par l’école et le curé du village.

Grippe espagnole : l’automne 1918 sur fond de guerre

La Nièvre, pourtant relativement isolée, n’a pas échappé à la grande vague de grippe espagnole qui a déferlé sur la France en 1918-1919. À Vielmanay, cet épisode croise la mémoire tragique des hommes partis au front : sur les 430 habitants recensés en 1911 à Vielmanay, plus de trente sont mobilisés. La grippe frappe une communauté déjà affaiblie.

  • L’automne 1918 est particulièrement meurtrier : selon le registre des décès, 11 décès attribués à la « fièvre catarrhale » en octobre et novembre, dont plusieurs hommes revenus de permission.
  • Les écoles ferment deux mois, les vendanges se font en effectif réduit, et on note que le conseil municipal de Vielmanay annule la fête patronale de la Saint-Laurent, une première depuis 1815 (source : archives municipales, délibération du 19 octobre 1918).
  • La pharmacie la plus proche, à La Charité-sur-Loire, est prise d’assaut pour de l’aspirine, de la quinine, ou du rhum, recommandé dans l’unique ordonnance locale conservée de 1918.

Au-delà de la mortalité – estimée localement à environ 2,5 % de la population en six mois –, la grippe espagnole bouleverse les habitudes : enterrements express, service religieux réduit à la portion congrue. Plusieurs familles voient disparaître, en l’espace de trois semaines, des parents et deux générations. Un témoin du hameau des Pruneaux raconte, dans ses mémoires écrites en 1957, la « maison frappée du deuil où tout semblait être terminé ».

Épidémies saisonnières et peur du choléra (XIX siècle)

Même si aucune grande flambée du choléra, comme celle qui a frappé Paris et Lyon en 1832, n’a été signalée à Vielmanay, la peur du choléra a imprégné la vie locale. Les rapports préfectoraux révèlent de nombreux « cas suspects », vite isolés, et la mise en place de « comités de salubrité » dans toutes les communes du canton de Donzy dont dépend Vielmanay (Source : Archives départementales de la Nièvre, série M).

  • On désinfecte régulièrement les fontaines et on interdit les marchés aux bestiaux via Vielmanay en 1832, 1854 et 1866.
  • Les habitations de la ruelle du Vieux Puits sont, dit-on, entièrement chaulées par mesure de précaution.
  • À chaque épidémie redoutée, les conseils d’hygiène fleurissent : « Faites bouillir l’eau avant de la boire », recommande l’abbé, ou « saupoudrez de chlorure de chaux l’entrée des maisons ».

De nombreux villages voisins souffrent davantage : Prémery et Cosne enregistrent des pics de mortalité en 1854, alors que Vielmanay tient grâce à sa petite taille et sa relative autarcie. Cette « chance » ne fait cependant qu’augmenter la méfiance à l’égard des voyageurs, surtout pendant les foires.

Vie quotidienne et réactions face à la maladie : entre fatalisme, solidarité et innovation

Au fil des siècles, les épisodes épidémiques à Vielmanay ont dessiné une palette variée de réactions sociales :

  • L’isolement volontaire : Les familles malades se cloîtraient parfois d’elles-mêmes, barricadant portes et fenêtres par peur de la contagion – chaque ferme devenant sa « forteresse ».
  • La solidarité discrète : Les témoignages recueillis en 1998 lors d’une enquête mémorielle racontent comment, dès la levée du confinement improvisé, on “faisait le tour” des voisins pour s’assurer que chacun avait du bois et du pain.
  • Le rôle des femmes : On retrouve souvent dans les récits les figures des « guérisseuses » ou « femmes de remède » – qui, armées d’herbes, d’onguents à base de genévrier ou de vinaigre des quatre voleurs, prodiguaient soins et réconfort à la ronde (Source : Juliette Couneau, ethnographie des campagnes nivernaises, 1946).
  • La mémoire des lieux : Plusieurs croix de chemin ou pierres gravées, à la sortie du bourg, porteraient – selon la tradition orale – le souvenir d’une mort soudaine due à la maladie.

Les archives de Vielmanay témoignent enfin d’une capacité d’adaptation : apparition des fontaines publiques et des lavoirs après les années 1850, instauration d’une "semaine de propreté" dans les écoles en 1911, et même, dans les années 1920, la première distribution municipale de savon.

Des épidémies à la mémoire locale : ce qui a traversé le temps

Si le souvenir collectif a retenu avant tout quelques dates (le « grand mal » de 1871, la « fièvre espagnole » de 1918), il s’est surtout incarné dans des gestes et des habitudes : la fermeture des volets « pour tenir le mal dehors », la réputation de certaines sources « guérisseuses », ou la méfiance ancestrale envers les foules.

Ces épisodes, malgré la douleur et la perte, ont façonné la solidarité de la communauté et stimulé le passage d’une médecine ancienne à la prévention moderne. Aujourd’hui encore, certaines pratiques trouvent leur origine dans ces temps troublés – lavage de mains scrupuleux, réserves de provisions, sens de la discrétion mais aussi de l’attention portée à l’autre.

À mesure que les archives se dévoilent, la mémoire de Vielmanay continue de restituer ces histoires de résistance à la maladie. Les traces sont parfois ténues – noms oubliés, pierres souillées, silences dans les registres – mais elles composent un récit collectif où chaque habitant d’aujourd’hui, par son souvenir ou sa curiosité, est invité à prendre part.

Sources principales
Archives départementales de la Nièvre, Archives communales de Vielmanay
Le Journal du Nivernais (1872), Revue d’histoire de la santé (1981)
Juliette Couneau, "Ethnographie des campagnes nivernaises", 1946
Chroniques orales, recueils privés déposés à la mairie de Vielmanay

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