Figures féminines de Vielmanay : influences et héritages dans la vie locale

12/12/2025

Une histoire souvent invisible : à la recherche des femmes de Vielmanay

En parcourant les registres anciens, les photographies de classe ou les pages jaunies d’un journal de paroisse, un constat frappe : la vie du village a longtemps été racontée, jugée ou gérée sous un prisme masculin. Pourtant, les femmes ont toujours été au cœur, souvent en coulisses, du fonctionnement de Vielmanay. Leur impact sur la vie sociale, l’économie des foyers, la transmission des savoirs ou même l’administration du bien commun s’avère considérable, même si la trace écrite est discrète.

Cet article propose une exploration nourrie d’archives, de témoignages et de faits locaux, pour redonner visibilité à ces femmes qui ont laissé leur empreinte sur la commune, qu’elles aient été personnalités reconnues ou actrices du quotidien restées « anonymes ».

Éducation et transmission : institutrices et maîtresses d’école

Au tournant du XIX siècle, l’école primaire se développe dans le pays nivernais, conséquence directe de la loi Jules Ferry de 1881. Entre les années 1880 et 1960, la majorité des institutrices ayant exercé à Vielmanay venaient de milieux modestes et effectuaient, au-delà de leur mission d’enseignement, un véritable travail social.

  • Marie Soret (1899-1912) fut réputée pour avoir organisé la première bibliothèque scolaire en marge de sa classe, utilisant ses propres économies pour acheter manuels et quelques romans. Source : Archives départementales de la Nièvre, dossier inst. Vielmanay.
  • Louise Varenne (1913-1940) s’est illustrée par son implication pendant la Grande Guerre en animant des ateliers de tricot pour le front, pendant ses temps libres, puis en coordonnant après 1918 divers groupes d’alphabétisation pour adultes.

Au-delà de leur mission d’instruction primaire, ces femmes prenaient part aux premiers secours, aidaient à l’état civil, motivaient les fêtes scolaires et, parfois, rédigeaient les courriers officiels pour les villageois illettrés. Leur polyvalence fit de l'école un centre névralgique du village, bien au-delà de la salle de classe.

Le rôle clef des femmes dans l’économie agricole et artisanale

Jusqu’aux années 1950, Vielmanay est un village à l’économie agricole quasi exclusive. Les femmes y jouent un rôle essentiel, rarement reconnu comme tel dans les documents officiels – car, jusqu’en 1965, une femme mariée ne pouvait obtenir un compte bancaire ni signer un contrat sans l’autorisation du mari (source : code civil, loi du 13 juillet 1965).

Les recensements de 1901 à 1936, consultables aux Archives départementales de la Nièvre, montrent une réalité contrastée :

  • Près de 82 % des femmes âgées de 15 à 65 ans signalées à Vielmanay en 1926 déclaraient « sans profession », mais la mention de leur participation dans les activités familiales (fenaisons, récoltes, soin des animaux, vente de produits) est omniprésente dans les courriers et carnets privés.
  • Les lavandières du « lavoir des Champs Ronds » sont célèbres pour avoir instauré, dès les années 1930, un service de blanchissage collectif pour les fermes alentours, rémunéré à la pièce.

La femme d’exploitant agricole, souvent désignée par le terme peu gratifiant de « ménagère », gérait l’économie domestique : vente des œufs (jusqu’à 300 douzaines par an dans les meilleures années entre 1927 et 1942, relevés du marché de la Charité-sur-Loire), du beurre et parfois d’un potager entier. Plusieurs familles rapportent que ce petit pécule servait à acheter livres et chaussures pour les enfants.

Les « petites professionnelles » : une économie discrète mais vitale

  • La boulangerie tenue par Germaine Tissier dès 1942 fut l’un des rares commerces du village à être ouvert durant toute l’Occupation. Son épicerie servit également de relais pour les informations et colis échangés avec les prisonniers de guerre, selon les témoignages de familles locales (témoignages oraux, 2008-2015).
  • Marguerite Lavault, couturière, proposait ses services à domicile et habillait la moitié du village pour les communions et mariages avant les années 1950. Sa réputation s’est exportée jusqu’à Saint-Malo-en-Donziois, selon une correspondance de 1947 (fonds familles Boureloux et Lavault).

Engagement social et implication communautaire

Si le Conseil municipal de Vielmanay reste exclusivement masculin jusqu’en 1947 (premières élections où les femmes votent et se présentent à la suite de l’ordonnance de 1944), il existe une histoire parallèle de solidarité et de gestion des affaires collectives par les femmes du village.

  • La société de secours mutuel fondée en 1906 pour soutenir les familles d’agriculteurs malades ou accidentés comptait dans son bureau Marguerite F., la première femme à occuper la fonction de trésorière (registre d’assemblée, archives paroissiales, 1908-1911).
  • Entre 1925 et 1965, les « dames de charité » visitaient les personnes âgées ou isolées. Leur action, souvent silencieuse, consistait à apporter repas, soutien matériel et présence dans les moments difficiles. Plusieurs noms ressortent des carnets de délibérations de la paroisse : Marie-Louise D., Reine P., Émilienne S.

Notons aussi que dès les années 1950, le club des aînées rurales donne une place décisive aux femmes dans l’organisation des fêtes communales, du banquet annuel, mais surtout dans la préservation des recettes et des savoir-faire locaux (crêpes, boudin, confitures).

Portraits singuliers : destins de femmes, écarts et audaces

Chaque village compte celles qui sortent un peu des chemins attendus, dont les parcours font figure d’exception et inspirent le respect ou la curiosité.

  • Claire Delaume (1870-1959) : veuve dès 1902, elle tient seule sa ferme près de la route de la Loire. Elle fait plusieurs fois la une du journal local (Le Journal du Centre, février 1923) pour ses récoltes record d’orges et de lentilles, et pour avoir abrité un réfugié espagnol en 1939-40.
  • Sœur Rosalie (dite « la bonne sœur du presbytère ») : arrivée dans l’entre-deux-guerres, elle met en place une petite infirmerie dans une dépendance de la cure, fait appel à la Croix-Rouge durant la seconde guerre, et soigne gratuitement les enfants des familles en difficulté jusqu’à son départ en 1954 (carnets retrouvés dans les archives du presbytère en 2004).
  • Lucie Moreau, née en 1911, première femme du conseil municipal, élue en 1947, s’est notamment battue pour la création du service de cantine scolaire (communiqué du Conseil Municipal, Bulletin municipal 1949) et la préservation des chemins ruraux.

La vie quotidienne des « anonymes » : force invisible et mémoire familiale

Au-delà des figures marquantes et des pionnières, la réalité de Vielmanay se tisse grâce à une multitude de femmes dont l’histoire n’apparaît que dans l’ombre : porteuses d’eau, gardiennes des petits, premières à répandre les nouvelles ou à composer la soupe du soir. Les carnets de doléances, tenus de façon sporadique par les curés (comme l’abbé Bourgeois en 1917), évoquent ces femmes qui cousent et ravaudent pour les soldats, veillent au grain durant les récoltes sans faillir à la messe du dimanche.

La collecte de témoignages oraux confirme la part essentielle de la transmission par les mères, tantes ou marraines : métiers, recettes, mais aussi héritage du paysage et sens aigu de la solidarité. Plusieurs familles mentionnent une « veillée du souvenir » organisée tous les hivers par les aînées, pour transmettre aux plus jeunes l’histoire de la commune, des hivers rudes et des temps de foins.

Perspectives : quelle place aujourd’hui pour la mémoire féminine ?

Aujourd’hui, l’inventaire des femmes notables de Vielmanay reste ouvert. Avec le regain d’intérêt pour la généalogie, de plus en plus de familles exhument les carnets, écrivent un nom au dos des photos, ou collectent les dédicaces sur les vieux cahiers d’école. Plusieurs groupes Facebook locaux lancent également des appels à photos et à souvenirs, preuve que l’histoire des femmes du village – longtemps silencieuse ou réduite à la sphère domestique – suscite désormais la curiosité et la fierté.

Le patrimoine féminin de Vielmanay, tissé de gestes, de courage discret et d’éclairs de solidarité, mérite d’être raconté, partagé et honoré. Il constitue une ressource précieuse pour comprendre la trajectoire du village, mais aussi pour nourrir l’imaginaire collectif et inspirer les générations qui prennent aujourd’hui le relais.

Ressources et sources principales :

  • Archives départementales de la Nièvre série M et O (registres municipaux et recensements)
  • Le Journal du Centre (archives en ligne)
  • Témoignages oraux de familles Vielmanaysiennes, collectés entre 2008 et 2023 dans le cadre de recherches locales
  • Fonds paroissiaux et carnets de l’abbé Bourgeois, consultés à Vielmanay (2004-2012)

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