La guerre de 1870 à Vielmanay : histoire locale d’une commune dans la tourmente

11/09/2025

Aux marges du grand tumulte : Vielmanay à l’heure de la guerre franco-prussienne

Dans l’histoire de France, la guerre franco-prussienne de 1870-1871 évoque souvent la débâcle nationale, la chute de Napoléon III, la proclamation de la République et la douloureuse perte de l’Alsace-Moselle. Mais pour les petits villages de la Nièvre, comme Vielmanay, la mémoire de ce conflit se tisse à travers des traces ténues : registres communaux, récits d’anciens, plaques commémoratives, lettres éparses… Pourtant, derrière l’apparente tranquillité de ces campagnes, la guerre fut une parenthèse lourde de conséquences, à la fois discrète et profonde, dont il est toujours utile de renouveler le récit.

Vielmanay en 1870 : un village rural dans la Nièvre

En 1870, Vielmanay comptait environ 700 habitants (source : recensement général, Archives départementales de la Nièvre). C’était une commune fortement agricole, organisée autour de ses hameaux et de ses terres, avec des paysans propriétaires ou métayers, des artisans, quelques commerçants et de nombreux journaliers. La vie quotidienne était rythmée par les saisons, le travail de la terre, la messe du dimanche, les foires de La Charité-sur-Loire et de Donzy. Seules quelques familles savaient lire et écrire couramment.

Étant située à la limite nord de la Nièvre, à l’écart des grandes villes mais non loin des routes reliant Nevers à Orléans, Vielmanay n’a pas connu les combats frontaux des batailles du Nord-Est. Pourtant, comme des milliers d’autres villages, elle a été impliquée dans la guerre, de manière indirecte mais sensible, par la mobilisation de ses jeunes hommes, l’accueil de troupes, les réquisitions et la peur diffuse du passage de l’ennemi.

La mobilisation et le départ des hommes : l’épreuve des familles

Dès la déclaration de guerre en juillet 1870, la mobilisation générale est décrétée. Les hommes de 20 à 40 ans sont appelés pour renforcer l’armée régulière, mais surtout pour créer la Garde nationale mobile, dite “la mobile”, où de nombreux Nivernais sont incorporés. À Vielmanay, on retrouve dans les registres d’appel plusieurs noms de familles, certains présents encore aujourd’hui : Chevoleau, Bréchet, Boutron, Perrault…

  • Septembre 1870 : d’après le registre des délibérations communales, 22 jeunes hommes de Vielmanay et de ses hameaux sont officiellement mobilisés, dont plusieurs ne reviendront pas.
  • Les départs se font souvent depuis la place de l’église, en charrette ou à pied jusqu’à La Charité ou Cosne, pour rejoindre leur bataillon d’affectation.
  • Le maire de l’époque, Alexandre Desmarest, consigne dans ses notes les demandes de soutien aux familles restées sans bras pour les récoltes (Archives municipales).

D’après la correspondance conservée par la famille Gauthier, consultée par des bénévoles lors d’une exposition en 2013, on lit la crainte des mères : “On n’entend plus que les cloches qui sonnent pour ceux qui partent, et le moulin s’est tu.” Plus rarement, des lettres envoyées depuis l’Argonne ou la Loire, témoignent de l’ennui, de la faim et du manque de nouvelles.

Vielmanay sur le passage des colonnes : peur, réquisitions et solidarité

Alors que les grandes batailles se déroulent à Sedan, Metz ou Orléans, des colonnes de soldats français et, dès l’automne, quelques patrouilles prussiennes traversent la Nièvre. Vielmanay, légèrement à l’écart des axes principaux, subit surtout le passage de groupes désorganisés, fuyant la progression ennemie.

  • En novembre 1870, le conseil municipal documente la “réquisition de 18 stères de bois et des charrois pour l’armée”.
  • Plusieurs fermes doivent fournir du foin, du grain, des animaux de bât. La famille Duguet aurait vu son cheval réquisitionné deux fois en un mois, ce qui gêne gravement les labours d’automne.
  • Le 27 novembre, une colonne du 73e régiment mobile stationne à Vielmanay ; le curé évoque des soldats “logés à la grange, dormant sur le foin, appelant la soupe à chaque cloche”.
  • Aucune archive ne signale de violences notoires ni de pillage à Vielmanay, contrairement à certaines communes voisines (Dampierre-sous-Bouhy, Donzy), où les réquisitions sont parfois plus brutales, du fait de la proximité d’axes plus fréquentés (Bernard Florentz, Annales de l’Orléanais).

Les échos de la guerre arrivent par la rumeur, les récits de passage, les affiches lues devant la mairie, parfois le courrier. On note aussi la présence de quelques blessés soignés chez l’habitant ou au presbytère. Des femmes de Vielmanay participent bénévolement à ces soins, parfois en solidarité avec La Charité, où l’hôpital est saturé à partir de décembre.

La vie quotidienne sous l’ombre de la guerre

La guerre de 1870 n’a pas provoqué la destruction du village, mais elle a bouleversé la vie des habitants à plusieurs niveaux :

  • Les travaux agricoles : de nombreux champs restent en friche, faute de bras pour les moissons tardives et les labours. La famine guette certains ménages les plus modestes.
  • L’économie locale : les marchés sont désorganisés, les échanges commerciaux vers Cosne ou La Charité ralentissent ; la circulation de l’argent s’amenuise.
  • L’instruction : plusieurs enfants arrêtent l’école pour aider aux travaux ou remplacer leur père mobilisé ou malade.
  • Le culte : les registres paroissiaux mentionnent une affluence accrue aux messes et aux prières publiques, en particulier lors des annonces de défaites ou du décès d’un mobilisé du village.

Un carnet anonyme retrouvé dans le grenier d’une maison de la rue des Prés (présenté lors des “Journées du patrimoine 2017”) rapporte : “On ne parle plus que de la guerre, et même les enfants jouent à faire les soldats et à tirer sur des prussiens imaginaires avec des bouts de bois.” Les veillées évoquent l’angoisse de voir apparaître les uhlans (cavaliers prussiens), mythe qui hante l’imaginaire collectif plus que la réalité locale.

Retours, pertes et mémoire du conflit

Au premier semestre 1871, les premiers mobilisés regagnent Vielmanay. Beaucoup sont marqués, physiquement ou moralement. D’après le rapport du maire, sur les mobilisés du village et de ses hameaux :

  • 15 reviennent sans blessure majeure, parfois malades ou amaigris.
  • Trois sont portés disparus ; deux décèdent de maladie à l’hôpital militaire d’Orléans (Liste des pertes communales, Archives départementales).
  • Un, Pierre Boutron, reçoit une citation pour bravoure lors de la défense de Bourges – la seule mention d’un acte d’arme local retrouvé à ce jour.

La peur de l’occupation prussienne ne se réalise pas à Vielmanay, contrairement à l’est de la Nièvre et au département de la Saône-et-Loire voisin. Après l’armistice, si la vie reprend peu à peu, la guerre laisse des traces visibles :

  • Des veuves et orphelins bénéficient d’allocations cantonales – quelques lignes sèches dans les registres, mais des vies bouleversées.
  • La “colonne commémorative” du cimetière où, jusqu’à la Première Guerre mondiale, étaient déposées chaque année des fleurs à la mémoire des morts de 1870.
  • Des chansons apprises à l’école, telles que “Au champ d’honneur”, qui gardent vivants les souvenirs dans la mémoire villageoise (témoignage recueilli par Georges Guitton, 1982).

D’autres échos de la guerre : histoires, souvenirs et traces

Les effets du conflit se font encore sentir dans les décennies suivantes. Les anciens de 1870 racontent, lors des veillées, leurs épreuves à leurs petits-enfants, entre fierté modeste et mélancolie. Lors d’une enquête orale menée en 1974 (Jacques Demeure, La Nièvre de 1870 à 1914, réédité 2007), plusieurs habitants de Vielmanay évoquaient encore “le fusil du grand-oncle, cassé après la guerre”, “la montre ramenée de la Mobile”, ou le “chemin du Moulin”, rebaptisé “rue des Braves” par dérision ou respect.

Si les archives officielles restent parfois lacunaires, la mémoire de la guerre de 1870 se transmet surtout par couches successives : pierre usée d’un monument, mention griffonnée au dos d’un livret militaire, légende racontée lors des enterrements… Ces petites histoires forment une mosaïque délicate, matière première de l’histoire locale.

Pour aller plus loin : ressources et archives sur Vielmanay et la guerre de 1870

  • Archives départementales de la Nièvre (séries R et E, registres de délibérations communales 1870-1872, listes de mobilisés et pertes)
  • Recueil de témoignages oraux (Georges Guitton, “Paroles de Vielmanay”, 1982 ; Jacques Demeure, La Nièvre de 1870 à 1914, 2007)
  • Livret militaire de Pierre Boutron, 73e mobile (collection privée, exposée en 2013, accord famille Boutron)
  • Études historiques sur la Nièvre rurale : Bernard Florentz, “La Nièvre pendant la guerre de 1870”, Annales de l’Orléanais, 1971
  • “Souvenirs de 1870 : la guerre au quotidien dans la Nièvre”, exposition itinérante du Conseil départemental, 2010

À Vielmanay, la guerre de 1870 n’a pas bouleversé de front les maisons, mais elle a profondément marqué les consciences, les familles et le paysage social. Ces souvenirs modestes sont autant de clés pour comprendre, à hauteur d’hommes et de femmes, comment nos petites patries ont traversé les grandes tempêtes de l’Histoire.

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