Vielmanay à l’épreuve de la Grande Guerre : vies bouleversées, traces persistantes

15/09/2025

La mobilisation : Vielmanay, village vidé de ses hommes

Lorsque la mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914, Vielmanay, comme tout village de la Nièvre, se retrouve plongé dans l’effervescence grave du départ. Selon les listes communales recensées dans les registres matricules militaires de la Nièvre [Source : Archives départementales de la Nièvre], près de 60 hommes de Vielmanay et de ses hameaux, âgés de 18 à 48 ans, sont mobilisés. Cela représente environ 13% de la population communale de l’époque (environ 470 habitants recenses en 1911).

Sur la place du village, les familles accompagnent, souvent en silence, ceux que l’on nomme alors « les poilus ». Dès cette fin d’été 1914, la vie locale change de visage. La population se féminise : beaucoup de jeunes femmes, veuves ou restées seules, prennent en main fermes et exploitations, mais aussi la gestion de la mairie et des services essentiels.

Femmes et enfants à la manœuvre : travail et solidarité durant l’absence

Avec la disparition brutale de tant de bras masculins, le fonctionnement même du village est remis en cause. Les labours, les semailles, la traite, les vendanges… toutes ces tâches reviennent désormais à celles qui restent : épouses, mères, sœurs, parfois aidées par les enfants dès qu’ils en ont la force. Les témoignages des carnets de Marie G. (habitante du hameau du Moulin à cette époque, témoignage oral recueilli en 1978), confirment la fatigue nouvelle et l’inquiétude constante qui pèsent sur les foyers.

  • Certains travaux déjà pénibles deviennent, pour les femmes, quasiment inhumains lors des hivers rigoureux (notamment ceux de 1916 et 1917).
  • Les tâches traditionnellement masculines, comme les réparations agricoles ou la coupe du bois, sont souvent déléguées à des artisans itinérants, faute de bras locaux.
  • L’entraide s’organise par le biais des sociétés de secours mutuel, très actives à Vielmanay : partage de nourriture, garde collective des enfants, solidarité pour les moissons.

La question de la scolarité se pose alors de manière nouvelle. Si l’école est maintenue, elle est fréquemment perturbée par le besoin de main-d’œuvre enfantine pour les travaux agricoles, en particulier aux saisons de pointe.

Le retour du front et le deuil : l’inventaire bouleversant des pertes

Entre 1914 et 1918, Vielmanay ne cesse de recevoir de mauvaises nouvelles. Les morts s’accumulent : sur les 60 mobilisés, 16 Vielmanaisiens sont « morts pour la France » d’après le Monument aux Morts de la commune et les listes honorifiques de la préfecture (Source : Mémorial GenWeb). Ce chiffre, supérieur à la moyenne départementale, pèse lourd sur un petit village.

À la douleur du deuil s’ajoutent l’absence des disparus (« portés disparus ») et l’inquiétude pour les blessés ou mutilés de retour à partir de 1915-1916. Ces « gueules cassées », parfois physiquement méconnaissables, bouleversent la vie familiale et sociale.

  • On recense plusieurs cas d’invalides de guerre pensionnés à Vielmanay dès 1919, d’après le registre des délibérations municipales conservé en mairie.
  • L’accueil des orphelins et des veuves crée une pression sur les aides publiques et accentue la solidarité villageoise rationnée.

Le village transformé : pénurie, restrictions et adaptations quotidiennes

La Première Guerre mondiale n’a pas seulement enlevé des hommes : elle a bouleversé les modes de vie, la consommation, la sociabilité. Dès 1916, les pénuries deviennent monnaie courante : sucre, pétrole, tissu, et surtout denrées alimentaires de base. On échange, on troque, on invente des ersatz pour remplacer le café ou le savon.

  • Suppression des marchés : Les foires et marchés alentour, moments-clés de la vie sociale et économique, sont souvent annulés pour cause de réquisition des animaux et des denrées.
  • Installations collectives : Les fours à pain communs, typiques de Vielmanay, reprennent du service pour économiser bois et farine.
  • Ravitaillement municipal : Dès 1917, le Conseil municipal organise officiellement la distribution de tickets de pain et de viande, d’après les délibérations conservées (Archives communales, Vielmanay).

Les courriers des soldats, lus en public par le maire ou l’instituteur, deviennent des événements, mêlant espoir, peur, et partage. Ils aident à tenir, mais ils rappellent aussi la violence du conflit et la précarité du retour.

Au lendemain du conflit : mémoire, reconstruction et cicatrices invisibles

Reconstruire et panser les blessures

La démobilisation en 1919 ne signifie pas le retour à la normale. Si les bâtiments de Vielmanay n’ont guère souffert de destructions matérielles directes, c’est toute son organisation sociale, agricole, familiale qui subit un séisme silencieux.

  • Le manque d’hommes valides provoque une baisse temporaire de la production agricole. Plusieurs fermes restent sans repreneurs.
  • L’exode rural, accentué par la guerre, se poursuit : de nombreux jeunes cherchent dans les villes le réconfort d’une vie moins précaire, abandonnant parfois les terres familiales.
  • L’école, dotée d’une plaque commémorative dès 1920, devient le centre du recueillement collectif chaque 11 novembre.
  • On adopte une nouvelle forme de sociabilité : fêtes moins fréquentes, réunions à l’auberge du village pour célébrer le retour des survivants ou pleurer ceux qui ne rentreront jamais.

Le Monument aux morts : transmission de la mémoire locale

Érigé en 1921 sur la place de l’église, le Monument aux Morts de Vielmanay porte les 16 noms gravés dans la pierre. Il symbolise à la fois la reconnaissance de la commune envers ses enfants tombés et l’ancrage d’une mémoire partagée. À partir des archives du conseil municipal, on retrouve trace des débats animés concernant le choix de la pierre, du sculpteur, du texte à graver — signe que le deuil est aussi affaire collective.

Chaque année, la cérémonie qui s’y déroule n’a rien de pompeux : on vient en famille, poser une fleur, essuyer les noms, parfois raconter, comme le faisait encore dans les années 1960 Madame Delphine R., la disparition de l’oncle ou du grand-père parti dès 1914 et « jamais rentré ».

La Grande Guerre, une fracture durable : entre oubli, transmission et renouveau

Un siècle après, la Première Guerre mondiale a laissé une empreinte indélébile sur Vielmanay. Dans le village, on retrouve parfois, en soulevant une vieille planche de grenier ou au hasard d’un carnet abandonné, la trace de cette époque : une photo usée d’un soldat en uniforme, une lettre portant l’en-tête « Secteur Postal », ou même des cartouches rouillées retrouvées près de la Loire après la crue de 1927.

  • La toponymie locale conserve encore les souvenirs de la guerre : la « rue du 11-Novembre » fut baptisée ainsi dans l’entre-deux-guerres.
  • Les patronymes sur le Monument aux Morts se retrouvent souvent dans les familles actuelles, signe d’une mémoire transmise en filigrane.
  • Pendant longtemps, la guerre, ses horreurs, mais aussi sa vigueur d’entraide silencieuse, ont été transmises de manière orale plus que par les livres.

Vielmanay, comme tant d’autres villages ruraux, n’a pas seulement compté ses morts : il a réinventé son quotidien, réappris la solidarité, et gardé dans sa mémoire les bruits assourdis d’une guerre lointaine, mais si présente dans chaque regard, chaque histoire chuchotée près du feu. Aujourd’hui encore, il suffit de s’attarder près du Monument aux Morts ou de feuilleter les registres anciens pour mesurer combien la Grande Guerre a, à jamais, transformé la vie à Vielmanay.

Sources complémentaires :

  • Archives départementales de la Nièvre (registres matricules, délibérations communales)
  • « La Nièvre et la Guerre de 1914-1918 » (ouvrage collectif, Musée de la Résistance de Lormes)
  • Base Léonore (décorations, citations)

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