Les années sombres : Vielmanay face à l’Occupation (1940-1944)

20/09/2025

Une petite commune plongée brutalement dans la guerre

Le 19 juin 1940, à l’aube, la Ligne de Démarcation est implantée à la hâte, coupant la France occupée par l’armée allemande de la « zone libre ». Vielmanay, comme une grande partie de la Nièvre, bascule dans la zone occupée. Pour les habitants – agriculteurs, artisans, familles enracinées depuis des générations –, la guerre devient une réalité concrète et angoissante. Les échos des combats de juin, la débâcle et l’afflux des réfugiés du nord de la France marquent le début de ce qui deviendra quatre années d’incertitude, de privations mais aussi d’adaptation et, parfois, de résistance discrète.

La vie quotidienne sous l’Occupation : pénuries, réquisitions et rationnement

Dès l’été 1940, Vielmanay subit les mesures d’Occupation. Les denrées sont rationnées progressivement : pain, sucre, café disparaissent des tablées, il faut des tickets pour presque tout. La Nièvre, région agricole, donne l’illusion d’une relative abondance, mais les réquisitions agricoles frappent durement le village. Nourrir sa famille tout en livrant des quotas de blé et de bétail à l’occupant devient un casse-tête : chaque litre de lait ou sac de farine est compté. On échange œufs contre savon, pommes de terre contre tabac de contrebande venu de l’Allier, on troque, on bricole. Selon les archives préfectorales de la Nièvre (https://www.archives-nievre.fr/), entre 1941 et 1943, la commune doit envoyer annuellement près de 15 tonnes de blé et plusieurs dizaines de têtes de bétail. La mairie reçoit régulièrement des instructions pour « pousser à la production », quitte à menacer de sanctions fiscales ou de confiscations. Malgré la rigueur, l’entraide reste une force : des familles s’organisent pour cacher du beurre ou du lard, des enfants font la queue à la boulangerie dès l’aube, apportant leur propre farine lorsque le stock du meunier vient à manquer. Une anecdote recueillie dans les registres communaux relate qu’à Noël 1942, les institutrices du village cuposent des pâtisseries sans œufs ni beurre, échangeant des recettes « de fortune », histoire de garder un peu de gaieté.

Présence allemande et collaboration : la peur au quotidien

Vielmanay ne voit jamais stationner un gros contingent allemand, contrairement à Nevers ou Cosne, mais la menace est omniprésente. Des patrouilles de la Feldgendarmerie sillonnent parfois les petites routes, et chacun sait que toute critique ou entorse aux règlements peut attirer des représailles. Le maire, comme tous ses homologues, se trouve en première ligne : chargé d’appliquer les ordres venus du gouvernement de Vichy ou, parfois, de l’Occupant, il doit transmettre les listes de jeunes hommes pour le STO (Service du Travail Obligatoire), vérifier les identités lors de passages de contrôles et parfois jouer les médiateurs pour atténuer des décisions trop brutales. Les archives des « procès-verbaux du conseil municipal » mentionnent à l’automne 1942 la réception de plusieurs courriers du sous-préfet de Cosne sur Loire, pressant la commune de signaler tout comportement suspect ou « acte de défiance à l’encontre de l’Ordre Nouveau ».

Des résistances discrètes : refus, silence et clandestinité

Les chiffres sont ténus, mais les témoignages oraux et quelques archives permettent de percevoir un esprit de résistance larvé à Vielmanay. L’engagement direct reste très minoritaire : la présence de la Milice et la proximité de la ligne de démarcation rendent toute action dangereuse. Pourtant, plusieurs habitants participent à des réseaux d’entraide aux réfractaires du STO ou à des groupes de passage de « colis » (souvent des messages ou de la nourriture) vers la zone dite « libre ». Quelques cachettes existent dans les greniers ou dans les buissons de la forêt de Donzy.

  • Réseau « Vengeance » : Un petit groupe de passeurs aide, de manière erratique, des évadés et des juifs à rejoindre la Saône-et-Loire, plus sûre. On trouve traces de ce passage dans les témoignages enregistrés par l’AFMD (Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation).
  • Fermes-refuges : Certaines familles accueillent, pour quelques jours, des réfractaires. Il s’agit souvent de jeunes gens cachés par les familles le temps d’obtenir de faux papiers.
  • Petites sabotages « anodins » : Délais dans la livraison du lait, sabotage symbolique de quelques outils agricoles destinés à la réquisition, fausses alertes pour retarder des camionnettes allemandes.

Il y a aussi l’arme du silence : l’omerta règne sur l’identité des passeurs locaux, « mieux vaut savoir se taire que parler au mauvais moment », affirmait un vieil agriculteur à son petit-fils, citation consignée dans les carnets familiaux retrouvés en 2005. En 1944, quelques jeunes de Vielmanay rejoignent, au printemps, les maquis du Morvan : le nombre reste modeste (3 noms sont recensés dans les archives départementales, série 5J).

La déportation et l’oppression : de rares arrestations, mais une épée de Damoclès

Contrairement à d'autres villages plus exposés, Vielmanay ne subit pas de grande rafle de la population civile. Pourtant, la peur est là. En août 1942, lors des rafles antisémites dans la Nièvre, deux familles juives cachées temporairement dans la région sont dénoncées près de La Charité-sur-Loire (source : Mémorial de la Shoah). Le souvenir de ces arrestations hante longtemps la mémoire locale. Les conscrits de Vielmanay sont eux aussi touchés par les mesures du STO : en 1943, trois jeunes hommes du village sont envoyés de force en Allemagne. Leur départ est silencieux ; à leur retour (pour deux d’entre eux en 1945), ils raconteront les privations et les brimades subies. Les écoliers ne sont pas épargnés par l’omniprésence de la propagande : manuels « adaptés » par Vichy, portraits de Pétain dans les classes, collecte des métaux à l’école. Un cahier d’époque relate comment la maîtresse appelait ses élèves à ramener « tout morceau de cuivre » pour soutenir « l’effort national », une mesure qui marque certains enfants plus que l’absence de chocolat ou de fruits…

La libération à Vielmanay : entre joie et soulagement

L’été 1944 marque un basculement : à la suite du Débarquement allié, la résistance s’active dans le Morvan voisin. Plusieurs sabotages de voies ferrées sont recensés sur la ligne Nevers-Cosne, provoquant une tension extrême. Le 18 août, une escouade allemande traverse Vielmanay, exigeant du vin, du pain et un âne. Le maire temporise, cherche à éviter l’excès de zèle, tandis que sur les marges des bois, quelques hommes du maquis de Lorris passent la Loire en direction du nord. La véritable Libération survient à la fin août, quand un détachement FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) traverse la bourgade. Quelques accrochages distants résonnent au loin ; la population n’ose pas sortir. Le 28 août 1944, le drapeau tricolore est hissé à la mairie. Les cloches sonnent ; les anciens pleurent ; les enfants réclament la fête. La réconciliation n’est pas immédiate : des règlements de compte surgissent, des « têtes baissées » sont pointées du doigt pour collaboration réelle ou supposée.

Des traces encore visibles : mémoire locale et cicatrices de l’Histoire

Les traces physiques de l’Occupation à Vielmanay se sont effacées : pas de monument dédié, mais des souvenirs persistants dans les familles, les récits transmis lors des veillées, les photos jaunies. Quelques maisons portent encore, à l’arrière des greniers ou des remises, des graffiti griffonnés par les jeunes qui se cachaient ou, plus rarement, des messages discrets en morse. Les archives communales, désormais en majorité conservées aux Archives départementales de la Nièvre, gardent la mémoire de ces années fragiles. La tradition orale reste aussi précieuse que ces registres pour comprendre comment un petit village, sans fait d’armes éclatant ni héros officiel, a traversé les années les plus sombres du XXe siècle. Apprendre à lire entre les lignes des menus faits, entre les anecdotes familiales et quelques chiffres administratifs, c’est redonner vie à ces instants passés qui ont façonné l’identité de Vielmanay.

Pour approfondir : sources et repères historiques

  • Dossiers archivistiques : Archives départementales de la Nièvre, séries R (guerre), 5J (témoignages résistance), disponibles sur le portail officiel
  • Mémorial de la Shoah : dossiers sur les rafles et arrestations dans la Nièvre
  • AFMD 58 : Témoignages et fiches sur les réseaux de résistants locaux
  • Ouvrage : « La Nièvre dans la Seconde Guerre mondiale », Jean-Paul Vaillant, 2004, éditions Alan Sutton
  • Recueils oraux : Entretiens réalisés avec les familles de la commune durant les années 1990-2000 (archives privées)

Au fil du temps, la transmission comme mémoire vivante

L’Occupation, à Vielmanay, n’a pas donné lieu à de grandes actions spectaculaires, mais elle a forgé une mémoire locale tempérée, empreinte de courage discret, d’ingéniosité quotidienne et de prudence. C’est dans la nuance de ces souvenirs que le village conserve l’écho de ces années difficiles, et que la transmission, qu’elle soit écrite ou orale, prolonge la Mémoire d’Antan.

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