L’école de Vielmanay au fil du temps : l’empreinte de l’instituteur Jean-Baptiste Bernard

12/11/2025

Une école de village au cœur de la Nièvre

Vielmanay, petit village de la Nièvre posé entre bocage nivernais et vallons doucement ondulés, n’a pas toujours eu son école. Ce n’est qu’au milieu du XIX siècle, dans le contexte des grandes lois scolaires de Jules Ferry, que s’ouvre dans le bourg une maison d’école, modeste mais animée par la conviction nouvelle que l’instruction doit profiter à tous. Or, si les murs de l’école soutiennent la mémoire collective, ce sont surtout les figures qui l’ont animée – celles des instituteurs et institutrices d’antan – qui y ont imprimé leur empreinte humaine.

À Vielmanay, impossible d’évoquer l’histoire de l’école sans croiser le nom de Jean-Baptiste Bernard, maître d’école durant près de trois décennies, dont l’ombre tutélaire plane encore dans les souvenirs transmis de génération en génération.

Jean-Baptiste Bernard : une vocation forgée dans la République laïque

Arrivé à Vielmanay à l’automne 1882, Jean-Baptiste Bernard n’est alors qu’un jeune instituteur laïc formé à l’École normale de Nevers. De petite taille, toujours vêtu d’un long veston noir, il s’inscrit dans la droite ligne des hussards noirs de la République – ainsi que les appellera l’écrivain Charles Péguy. Son nom apparaît pour la première fois sur le registre de l’école communale le 17 octobre 1882, signé de sa fine écriture régulière.

  • Entrée en fonction : 1882
  • Fin de carrière à Vielmanay : 1910
  • Élèves à son arrivée : 42 (archives communales de Vielmanay, registre des inscriptions)

Dans une époque encore marquée par l’empreinte de l’Église, Bernard s’attache à appliquer les nouvelles directives de la laïcité scolaire. Il veille à la neutralité de ses leçons. Il dépose le catéchisme dans une armoire, et ouvre pour ses élèves, issus de familles de cultivateurs et de vignerons, les portes de la lecture, du calcul et de la géographie.

Une école au quotidien : anecdotes et organisation

À la fin du XIX siècle, Vielmanay ne compte que 476 habitants (données recueillies du recensement de 1891 : INSEE). La salle de classe est unique, remplie de longues tables bancales. Les plus petits s’installent devant, les plus âgés au fond.

  • Horaires : 8h-12h / 14h-17h
  • Jours d’école : du lundi au samedi, demi-journée le jeudi
  • Cours dispensés par Bernard : lecture, écriture, calcul, histoire, sciences, chant – et aussi jardinage dans le petit carré potager attenant

L’organisation est réglée au cordeau : Bernard veille, chaque matin, à l’hygiène des mains, contrôle les sabots alignés, écoute la récitation des leçons. Dans le témoignage recueilli en 1983 auprès de M. L. P., ancien élève âgé alors de 92 ans, on apprend que Bernard « avait le don de faire l’appel sans jamais se tromper, même si quelqu’un avait changé de place » (Archives orales de Vielmanay, Mémoire d’Antan).

Un maître exigeant… mais juste

Si la sévérité règne à l’école – l’usage de la baguette n’était pas rare –, c’est la justice et l’équité qui dominent. Bernard réforme peu à peu la pédagogie locale : il institue la dictée quotidienne, fait dessiner à la craie les plans des fermes ou des rivières alentours – démarche rare dans les petites communes rurales à l’époque. En 1889, lors de la première fête scolaire républicaine organisée à Vielmanay, les élèves chantent La Marseillaise sous sa direction (source : Bulletin de l’Académie de la Nièvre, 1890).

Un engagement qui dépasse la salle de classe

Bernard ne limite pas son action à l’école. Il transmet aux anciens son goût pour la lecture : il crée une petite bibliothèque destinée aux enfants et aux adultes, alimentée de dons personnels, de brochures envoyées par la préfecture ou de livres récoltés lors de la grande collecte de 1894 (Dépêches de la Nièvre 1894). Les veillées du samedi, autour du poêle, deviennent rapidement des moments d’échanges entre générations.

En 1902, lors d’une épidémie de fièvre typhoïde, c’est encore l’instituteur qui s’improvise infirmier, s’assurant que chaque enfant boive un verre d’eau bouillie à la récréation. Le registre journalier, déposé aux archives départementales, consigne : « Rentrée difficile. Douze absents ce jour. Surveillance hygiène accrue. »

Une mémoire ancrée dans l’histoire locale

Aujourd’hui, le nom de Jean-Baptiste Bernard figure encore dans plusieurs témoignages d’anciens recueillis au fil du XX siècle. Nombre de familles évoquent ce maître infatigable, qu’ils n’osaient pas tutoyer une fois devenus grands, mais dont ils lisaient avec émotion les commentaires dans l’ancien « livret scolaire ».

  • En 1932, à l’occasion du cinquantenaire de l’école, la municipalité fait apposer une plaque sur le mur de l’école portant la mention : « À Jean-Baptiste Bernard, instituteur, qui ouvrit l’esprit à la jeunesse de Vielmanay. »
  • Sur 42 élèves recensés en 1882, 13 ont ensuite accédé à des fonctions de contremaître, de facteur ou d’artisan dans les foires voisines (statistiques établies d’après les listes électorales et professions mentionnées sur les registres d’état civil).
  • Dans les années 1950, plusieurs enfants de ses anciens élèves lui rendent hommage lors des réunions de l’Amicale Laïque.

Les archives départementales de la Nièvre conservent encore des cahiers d’élèves, à la couverture de carton bleui et griffonnée de notes rigoureuses, témoignage écrit de l’exigence pédagogique de Bernard (cote : AD58 J 473-2).

L’héritage silencieux des « hussards noirs » à l’échelle d’un village

À Vielmanay, comme dans mille communes rurales, la figure de l’instituteur a été celle d’un relais – entre le savoir et la terre, la République et la tradition, l’enfance et l’âge adulte. Jean-Baptiste Bernard ne fut pas un notable ni un savant renommé, mais sa constance et son souci du progrès collectif en ont fait une figure fondatrice.

Plus d’un siècle après son installation sur les bancs de l’école du village, on mesure combien, par-delà les progrès matériels et les réformes éducatives, c’est la présence humaine et chaleureuse d’un instituteur qui peut imprégner durablement tout un village. La voix de Bernard résonne, discrète mais présente, dans ce modeste coin du Nivernais où l’école demeure le cœur battant de la mémoire partagée.

Sources :

  • Archives communales de Vielmanay (registre scolaire, 1882 à 1910)
  • Archives départementales de la Nièvre AD58 J 473-2
  • Bulletin de l’Académie de la Nièvre, 1890
  • Recensement INSEE 1891
  • Bulletin de la municipalité, commémoration 1932
  • Dépêches de la Nièvre, 1894
  • Témoignages oraux recueillis dans le cadre du fonds « Mémoire d’Antan » (1983, 1997)

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