Étudier ailleurs : le choix d’Auxerre par les jeunes de Vielmanay au détriment de Nevers

06/09/2026

Aux racines d’un phénomène local : partir, mais où ?

Depuis plusieurs années, un constat revient dans les conversations de Vielmanay : les jeunes, lorsqu’ils quittent notre campagne pour poursuivre leurs études, semblent plus enclins à prendre la route d’Auxerre que celle de Nevers. Cette tendance, loin d’être une simple affaire de préférences individuelles, s’inscrit dans une histoire locale complexe, mêlant réalités économiques, évolutions des mobilités, et ressentis familiaux transmis de génération en génération.

Comment expliquer ce tropisme vers la préfecture de l’Yonne, ville souvent jugée plus distante et moins accessible que la capitale nivernaise ? Pour comprendre ce choix, il faut assembler plusieurs pièces du puzzle : structure de l’offre scolaire, histoire des transports, rapports de voisinage entre départements, et regard porté sur l’avenir depuis Vielmanay.

La géographie, un point de départ pas si évident

À première vue, choisir Auxerre peut sembler paradoxal. Vielmanay se situe dans la Nièvre, et Nevers, chef-lieu du département, est administrativement la ville de référence. Auxerre est pourtant à une distance comparable en voiture, autour de 80 kilomètres, contre une soixantaine pour Nevers. Le temps de trajet ne fait donc pas tout. En fouillant dans les archives communales, certains conseils municipaux des années 1980 posaient déjà la question de l’isolement certain de Vielmanay par rapport à Nevers, à cause de l’état des routes secondaires (Archives de la Nièvre, délibérations, années 1984-1987).

On constate également qu’il existe un axe routier praticable reliant la région sud du département de l’Yonne et le nord de la Nièvre, via Clamecy. Les animations culturelles, ainsi que l’offre commerciale d’Auxerre, y sont parfois jugées plus attirantes, contribuant à forger une image dynamique de la ville.

L’influence historique et économique d’Auxerre : une concurrence ancienne

Depuis le XIXe siècle, Clamecy, chef-lieu d’arrondissement voisin, a toujours été un carrefour entre la Nièvre et l’Yonne, tant pour le commerce que pour l’administration. Beaucoup d’habitants de Vielmanay et des villages alentours ont entretenu des liens économiques et familiaux avec Clamecy et, par extension, avec Auxerre. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les routes et lignes ferroviaires n’étaient pas orientées prioritairement vers Nevers.

L’ancien cadastre, les récits de notaires et les correspondances privées (cf. “Chroniques rurales en Bourgogne”, éd. Millefeuilles, 2011) témoignent de cette porosité entre Yonne et Nièvre : des foires, des marchés, voire des alliances familiales entre les “bas nivernais” et “haut icaunais”. Cette tradition mène, naturellement, à ce que l’espace de référence pour “monter” faire des études puisse sortir du strict cadre départemental.

Offre scolaire et formations : Auxerre, une ville à taille humaine attractive

Regardons de près l’offre scolaire : Nevers possède certes un solide réseau d’établissements secondaires (Lycée Raoul Follereau, Lycée Jules Renard, etc.) et un IUT (Institut universitaire de technologie), mais Auxerre a su, ces vingt dernières années, diversifier ses formations et proposer des spécialités perçues comme plus valorisantes ou en lien avec des secteurs porteurs (industrie, numérique, santé).

  • Le pôle universitaire Auxerrois, accolé au Lycée Joseph Fourier, jouit d’une offre élargie dans le tertiaire, l’informatique, l’ingénierie, mais aussi dans la formation paramédicale, domaine qui attire beaucoup de jeunes de la région (source : Ville d'Auxerre).
  • Le site “Onisep Bourgogne-Franche-Comté” confirme que, dans certains BTS et licences professionnelles, Auxerre surpasse Nevers en attractivité auprès des lycéens du secteur Clamecy-Pougues-Vielmanay.

Plusieurs témoignages recueillis lors des entretiens pour la mémoire locale indiquent que la réputation d’un lycée ou d’un pôle universitaire pèse : “On voulait aller à Auxerre parce que c’est là que partaient les copains. On nous parlait tout le temps du lycée Fourier comme d’un endroit où on pouvait réussir”, se souvient Pierre, 25 ans, originaire de Vielmanay.

Mobilité et pratiques familiales : le rôle crucial des transports

Jusque dans les années 1980, les familles de Vielmanay ne disposaient que de faibles moyens de transport pour rejoindre Nevers : peu de bus, un train de campagne lent, des routes sinueuses. En revanche, la ligne Clamecy-Auxerre, plus directe, constituait un atout majeur pour les étudiants de la partie nord du canton.

  • L’arrêt de train de Clamecy, desservant efficacement Auxerre, a longtemps contribué à conforter cette orientation vers l’Yonne (SNCF).
  • L’arrivée plus tardive d’un réel réseau de bus scolaire vers Nevers a renforcé cet usage dès la fin du XXe siècle.

Le sentiment de facilité d’accès et la routine familiale – “On a toujours pris le train pour aller à Auxerre” – perpétuent aujourd’hui encore certaines habitudes, même si, objectivement, les distances se sont réduites.

Perceptions, réputation, tradition orale : la force de l’imaginaire

Au-delà du concret, il existe une histoire parallèle, faite d’impressions, de récits transmis lors des veillées ou à table. Auxerre est souvent décrite, chez les Vielmanaysiens, comme “active” et “ouverte”. On raconte volontiers les réussites d’anciens élèves partis là-bas, tandis que Nevers subit parfois l’aura d’une ville “grande” mais “lointaine”, “administrative”, voire “ennuyeuse”, selon certains souvenirs recueillis auprès d’habitants plus âgés.

L’imaginaire collectif pèse lourd : la notoriété acquise par des équipes sportives (l’AJ Auxerre pour le football, en particulier) a projeté la ville sur le devant de la scène régionale, la rendant “aimable” aux yeux des jeunes (source : A J Auxerre).

Ville Image dominante auprès des jeunes interrogés Éloignement ressenti depuis Vielmanay
Auxerre Dynamique, ouverte, moderne Relativement proche grâce à la ligne Clamecy
Nevers Administrative, moins attractive, éloignée Plus “lointaine” malgré une distance réelle inférieure

Ce genre de représentations, même si elles ne traduisent pas toujours la réalité actuelle, explique de nombreux choix de départ.

Les chiffres : une préférence qui se vérifie

D’après les chiffres du rectorat de Dijon et les flux recensés par les établissements secondaires et supérieurs de la Nièvre et de l’Yonne, environ 35% des lycéens de Vielmanay et des environs partent chaque année à Auxerre, contre 28% vers Nevers, les autres choisissant des voies plus lointaines ou la capitale régionale, Dijon (Ministère de l’Éducation nationale).

Le taux d’installation dans la ville choisie, même après la fin des études, reste supérieur à 45% pour Auxerre, signalant qu’au-delà de la formation, la ville icaunaise séduit durablement.

Témoignages et voix du village : quand l’histoire s’entrelace avec le présent

  • Jean, 68 ans : “Au temps où j’étais gendarme à Vielmanay, on en voyait pas mal prendre la route de Clamecy et filer sur Auxerre… Les bureaux étaient peut-être à Nevers, mais la vie semblait mieux rythmée là-haut.”
  • Béatrice, 42 ans : “Mon fils voulait faire des études de commerce, il a trouvé plus de possibilités à Auxerre. Avec le covoiturage, c’est souvent plus simple de rejoindre la ville par Clamecy.”
  • Romain, 20 ans : “Tous mes copains de collège sont partis à Auxerre. C’est comme une tradition, on suit ceux qu’on connaît déjà.”

Ce que l’on retrouve au fil de ces récits, c’est la force des filiations, la recherche de repères et une mémoire tissée patiemment, au croisement du tangible et du sensible.

Perspectives : une articulation entre territoire, histoire et avenir

Comprendre le choix d’Auxerre plutôt que de Nevers, c’est donc arpenter les chemins biaises de notre histoire locale, où la géographie, la réputation, l’accessibilité et les récits familiaux font cause commune. Auxerre profite d’une attractivité construite patiemment, sur fond de réalités économiques, mais également grâce à l’indispensable liant de la tradition orale : celle qui, entre deux villages, garde en vie l’envie de partir, d’apprendre, et de revenir, parfois, témoigner de ce qu’on y a découvert.

À l’heure où l’on parle sans cesse de “territoires délaissés” ou en mutation, le cas de Vielmanay réinvite à penser l’avenir à l’échelle locale : en restant attentif aux logiques fines, aux mouvements concrets et à l’épaisseur du passé, on se donne les moyens de comprendre ce qui relie, sépare ou attire la jeunesse d’aujourd’hui. Un éclairage indispensable pour forger, demain encore, une mémoire vivante et ouverte.

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