Les lieux-dits oubliés de Vielmanay : à la recherche des noms disparus

21/01/2026

Voici un panorama documenté sur les anciens lieux-dits qui ont disparu du territoire de Vielmanay, commune rurale de la Nièvre :
  • Inventaire des principaux anciens lieux-dits relevés dans les archives cadastrales et paroissiales du XIXe siècle, aujourd'hui oubliés.
  • Mise en lumière des raisons de leur disparition ou de leur effacement des cartes et de la mémoire collective.
  • Exploration du rôle de la toponymie et de la microtoponymie dans l'identité paysanne et villageoise.
  • Évocation d’anecdotes et de témoignages recueillis auprès d’anciens habitants, enrichis par la consultation des registres anciens.
  • Analyse des mécanismes de transformation du territoire rural au fil des siècles : remembrements, exodes, évolutions des pratiques agricoles et changements administratifs.
  • Considérations sur le sens de la préservation de cette mémoire toponymique et sur la fascination qu’exercent ces noms disparus.
Ce contenu donne à voir comment la mémoire des lieux-dits engloutis façonne encore le rapport au pays et à son histoire locale.

Qu’est-ce qu’un lieu-dit ? Le fil tendu entre géographie et mémoire

Appelés « lieux-dits » ou « microtoponymes », ces noms désignent de petites entités géographiques, parfois un simple champ, parfois une ferme isolée, un ruisseau, un moulin, une chênaie, qui, à l’échelle locale, délimitent l’espace vécu. Dans la France rurale, leur usage fut longtemps essentiel : le cadastre napoléonien, établi à Vielmanay en 1820-1830, en recensait des dizaines, beaucoup n’apparaissant plus aujourd’hui ni sur les cartes IGN, ni dans le vocabulaire courant.

La toponymie fonctionne comme une mémoire partagée : on ne dit pas seulement « là-bas » ou « dans le pré », on précise « au Grand Bois », « à la Ripleure », « vers les Granges ». Les lieux-dits racontent une physicalité, un usage (« les Prés Neufs ») ou une famille (« la Maison Blanche »), laissant affleurer l’histoire d’un terroir habité, façonné, travaillé.

Inventaire des lieux-dits disparus à Vielmanay : sources, registres et témoignages

Le dépouillement des registres cadastraux de 1827 (Archives départementales de la Nièvre, section cadastrale E) fournit un précieux état des lieux au début du XIXe siècle. En croisant ces informations avec les mentions issues des actes paroissiaux d’avant la Révolution, et des plans d’assemblée du début du XXe siècle, il est possible d’identifier un certain nombre de lieux-dits aujourd’hui disparus ou invisibles.

Nom du lieu-dit Apparition (date/source) Localisation estimée Cause de disparition / transformation
La Chaume du Hameau Cadastre 1827 / Registres paroissiaux 1754 Bord sud-est, à proximité du ruisseau du Chambon Remembrement agricole fin XIXe, disparition des maisons isolées
Les Gaults Cadastre 1827, mention jusqu’en 1903 Zone nord, secteur du Bois de la Chaume Déboisement progressif, regroupement des terres
La Croix Jomard Acte notarié 1832, Carte de Cassini Point de croisement de chemins, totalement effacé à ce jour Suppression des chemins ruraux, perte du calvaire
La Guette Cadastre napoléonien, témoignages oraux Ancienne zone de marais vers les Prés Vieux Assèchement naturel, terres mises en culture intensive
Les Brosses Plans du XIXe, recensements anciens Bordure ouest, lisière des terres communales Disparition des haies et petits bois, terme tombé en désuétude

À ces noms peuvent s’ajouter des dizaines d’autres relevés en marge : « la Renarde », « la Chassagne », « Champ du Fourneau »… Certains sont liés à des usages disparus (anciens fours à chaux, mares comblées), d’autres à des familles parties ou à des chemins aujourd’hui impénétrables.

Pourquoi des noms disparaissent-ils ? Transformation des usages et oubli progressif

La disparition de ces lieux-dits résulte rarement d’un seul facteur. Plusieurs phénomènes se conjuguent :

  • Le remembrement agricole (années 1950-1970) : Regroupement des parcelles, suppression des chemins, effacement de repères bocagers.
  • Exode rural et démolition des bâtiments isolés : Maisons inhabitées tombées en ruines, terres rachetées et fusionnées dans de grandes exploitations.
  • Changements administratif et toponymique : Simplification des adresses pour la Poste et les services publics ; seuls certains noms sont conservés officiellement.
  • Pertes naturelles ou anthropiques : Assèchement de zones humides, abandon de terres incultes, évolution du paysage par la forêt ou la prairie.

À titre d’anecdote, beaucoup d’anciens du village se souviennent du « Champ du Noyer », signalé par un arbre particulièrement majestueux ; l’arbre tombé en 1967 lors d’une tempête, le nom a tout bonnement cessé d’être utilisé après quelques années, effacé de la carte des habitudes.

Ce que nous disent les archives orales : récits et transmission autour des lieux-dits

Si les archives écrites sont précieuses, elles sont souvent muettes sur la disparition des lieux-dits ; c’est la mémoire orale qui permet d’en comprendre l’effacement. Entretiens mémoriels menés auprès de familles Vielmanaysiennes (familles Pothier, Bonnin, et ancienne institutrice Mme Breulard) confirment la rapidité avec laquelle certains noms tombent dans l’oubli, parfois en une seule génération.

  • « La Pierre Chiée » : le nom, argotique, désignait une grosse roche, repère de chasseurs. Sa disparition physique (roche dynamitée en 1952 pour l’élargissement d’un chemin agricole) a fait disparaître le nom.
  • « La Milandière » : hameau de deux maisons sur la route du Mont ; dernières habitantes parties dans les années 1930, leur trace effacée avec la reforestation.
  • « Le Clos Pannetier » : mentionné dans les testaments anciens comme vignoble, rayé des cartes après le phylloxera (années 1880).

Un sentiment d’attachement traverse cependant tous ces témoignages. Les anciens habitants évoquent souvent une « géographie affective » : chaque nom portait une facette de leur histoire, chaque disparition fut une petite éclipse de la mémoire familiale ou collective.

La cartographie de l’oubli : comparer les anciennes cartes à la réalité actuelle

Pour mesurer la perte toponymique, la comparaison des cartes anciennes s’avère édifiante. Sur la Carte de Cassini (XVIIIe siècle), puis sur les cartes d’état-major (fin XIXe), jusqu’aux relevés IGN les plus récents, la densité des lieux-dits chute régulièrement. À Vielmanay, on passe ainsi d’une cinquantaine de lieux-dits mentionnés en 1827 à moins de vingt recensés en 2020.

Vous trouverez ci-dessous un rapide tableau comparatif (chiffres issus des fonds des archives départementales et de l’IGN) :

Année de la carte Nombre de lieux-dits mentionnés Exemples de lieux-dits perdus depuis
1827 (Cadastre napoléonien) 53 Les Gaults, La Guette, Le Clos Pannetier
1887 (Carte d’état-major) 42 La Milandière, La Croix Jomard, Les Brosses
2020 (IGN) 19 Nombreux anciens microtoponymes disparus

Chaque suppression signe une transformation de la société villageoise : modernisation de l’agriculture, réduction des sentiers, montée de la forêt là où étaient champs, bouleversement de la vie collective, voire perte de repères pour les générations suivantes.

Garder trace de l’invisible : pourquoi préserver la mémoire des lieux-dits ?

Si la disparition des lieux-dits traduit l’évolution logique d’un monde rural vivant, elle interroge aussi le rapport contemporain au territoire. Ce ne sont pas seulement des noms, mais aussi les usages, les légendes, les anecdotes qui s’évaporent. Une grande partie de l’histoire locale s’incarne dans cette toponymie ordinaire.

  • Préserver ces noms dans les archives municipales ou les collectes orales, c’est sauvegarder un pan du patrimoine immatériel.
  • Redonner vie à certains lieux-dits lors de balades patrimoniales ou d’ateliers de cartographie participative permet de transmettre la mémoire aux plus jeunes.
  • Des initiatives existent, telles que le projet « Toponymes disparus en Bourgogne » mené par le Centre d’Etudes de la Nièvre (CEN 58), qui recense et documente les microtoponymes anciens par commune.

Il n’est pas rare, au détour d’un chemin, que ressurgisse un nom jadis employé par les anciens, transmis lors d’une discussion, et qui soudain, pour un instant, réanime des pans endormis d’un territoire. Retrouver ces noms, les partager, c’est rendre hommage à toutes ces vies ordinaires, à la terre vécue.

Pour aller plus loin : explorer et transmettre cette mémoire toponymique

L’inventaire des lieux-dits disparus n’est jamais définitif. Chacun peut s’y associer, en interrogeant les mémoires familiales, en consultant les anciens plans cadastraux (disponibles aux Archives Départementales de la Nièvre archives-nievre.fr), et en contribuant à la transmission orale des savoirs locaux.

Derrière chaque nom effacé de Vielmanay demeure la trace d’un rapport charnel à la terre, d’un passé jamais tout à fait révolu, et d’une histoire discrète pourtant essentielle pour comprendre d’où l’on vient. Entre patrimoine visible et paysages rêvés, les lieux-dits disparus invitent à redécouvrir la richesse d’un territoire et à faire revivre, l’espace d’une évocation, toute une mémoire d’antan.

Sources principales : Archives départementales de la Nièvre, Section E Vielmanay ; Cartes de Cassini ; Cartes d’état-major ; IGN ; Entretiens oraux (automne 2023) ; Centre d’Etudes de la Nièvre (CEN 58).

En savoir plus à ce sujet :