Le maréchal-ferrant de Vielmanay : une figure au cœur du village et au-delà

30/11/2025

Un village façonné par ses artisans : le rôle central de l’artisanat rural

À Vielmanay, comme dans nombre de villages nivernais, le souvenir d’un artisan particulier résonne encore dans les mémoires : celui du maréchal-ferrant. Au XIX siècle et durant la première moitié du XX, le maréchal-ferrant était bien plus qu’un simple ouvrier du fer. Il occupait une place stratégique dans l’économie locale et tissait des liens au-delà des frontières communales. Au croisement de la modernité naissante et des rythmes immuables de la vie rurale, il fut longtemps l’un des rares artisans dont les compétences étaient sollicitées dans tout le canton, bien au-delà de Vielmanay lui-même.

Cette place centrale de l’artisanat dans la vie villageoise n’a rien d’anecdotique. Dans un recensement de 1906 (source : Archives départementales de la Nièvre, 6M 955), on comptait à Vielmanay un maréchal-ferrant, un menuisier, un tailleur, des sabotiers, une épicière et plusieurs familles de cultivateurs. Mais la forge, si bruyante jadis, attirait à elle seule, des charretiers, des paysans et parfois même des habitants de Pougny, de Saint-Pierre-le-Moûtier ou de Saint-Pierre-du-Mont.

L’artisan marquant : qui était le maréchal-ferrant de Vielmanay ?

Dans les archives municipales de Vielmanay, le nom de Pierre Durand revient à plusieurs reprises, à la fois sur les registres d’état civil et dans les rôles d’imposition du début du XX siècle (consultation : registre communal 1901-1934). Son atelier était installé non loin de la place du village, au croisement de la grande route menant à La Charité-sur-Loire.

  • Naissance en 1869 à Vielmanay, fils de forgeron, il reprend la forge familiale en 1895.
  • Forge active jusqu’en 1937, date à laquelle il prend sa retraite, cédant la place à un neveu.
  • Fonctions multiples : maréchal-ferrant, charron (fabricant ou réparateur de roues), fabricant de petits outils agricoles.

Ce sont notamment les registres de paiement des « droits de passage » (sources : Mairie de Vielmanay, archives 1923, article 10) qui attestent du passage fréquent de clients venus des hameaux voisins : Les Gurlodins, Les Gras, mais aussi La Vênerie et même Châteauneuf-Val-de-Bargis. Une lettre de 1928 évoque même un cultivateur de Saint-Malo-en-Donziois recommandant vivement le maréchal “Durand de Vielmanay pour son travail solide et rapide” (extrait du fonds privé VHF, consultation sur demande).

Pourquoi la forge du maréchal-ferrant rayonnait-elle au-delà de Vielmanay ?

Compétence technique et réputation de qualité

Le maréchal-ferrant de Vielmanay ne devait pas son succès au hasard, mais à la réputation patiemment forgée au fil des générations :

  • Ferrage des chevaux : à l’époque, le cheval est le moteur du monde rural. Un mauvais ferrage pouvait coûter une récolte, voire engendrer un accident. Pierre Durand avait la réputation de « voir la bête » d’un simple coup d’œil, adaptant le fer à chaque sabot.
  • Entretien et innovation : les progrès technologiques n’ont pas épargné la campagne. La forge de Vielmanay savait aussi s’adapter, proposant des pièces pour machines agricoles nouvelles, telles que les semoirs ou moissonneuses dès les années 1910.
  • Service d’urgence : pendant les moissons, il n’est pas rare que des paysans de toutes les communes alentour viennent de nuit ou en weekend faire réparer un outil crucial.

Plusieurs anciens, interrogés lors d’un entretien oral en 2008 (témoignages recueillis par l’association Mémoire Rurale Nivernaise), se souviennent de « ces coups de marteau qui résonnaient parfois encore à la tombée du jour l’été, signe qu’une grande faucheuse ou un charretier pressé était passé en urgence ».

Un point de rencontre et un réseau rural

Au-delà de la technique, la forge de Vielmanay était aussi un lieu vivant :

  • Lieu d’échange : on y croisait aussi bien le facteur que le maire, le marchand de bestiaux ou les gendarmes de passage. Lieu idéal pour glaner les nouvelles, s’informer des foires à venir ou négocier le prix du grain !
  • Transmission des savoirs : plusieurs jeunes apprenaient le métier à la forge du village. C’est aussi par ce biais que la renommée de Vielmanay s’étendait, les apprentis emportant avec eux la « patte du maître » jusque dans les villages voisins.

La vie quotidienne à la forge : un métier façonné par les saisons

Le travail du maréchal-ferrant vivait au rythme de la campagne :

  • Au printemps : la période la plus chargée, avec le ferrage des animaux avant les grands travaux des champs. Il fallait souvent « chausser » plus de trente chevaux et mulets en quelques semaines (registre comptable 1926, archives privées Durand).
  • En été : affûtage et réparation des fauches, outils de moisson, sabots endommagés des chevaux après la fenaison. L’activité se faisait souvent en « continu » jusqu’à l’Assomption.
  • L’automne : dernier rush de ferrage avant l’hiver, réparation des herses, charrues et parfois forge d’outils domestiques pour la maison.
  • L’hiver : période plus calme, mais toujours ponctuée par quelques réparations et préparatifs du Carnaval ou de la Saint-Hubert, fêtes où la forge pouvait fournir fers forgés ou autres accessoires.

Les artisans concurrents dans les environs : échanges et complémentarités

À Vielmanay, la forge cohabitait avec d’autres formes d’artisanat. Dans les villages voisins, certains métiers concurrençaient partiellement le maréchal-ferrant :

  • Charrons à Châteauneuf-Val-de-Bargis et La Charité : spécialistes du bois, ils collaboraient néanmoins fréquemment avec le maréchal-ferrant pour le bandage des roues de charrettes, qui nécessitait la pose d’un cercle de fer chauffé à blanc.
  • Forgerons de Saint-Pierre-le-Moûtier : leur activité était plus centrée sur les outils ménagers et agricoles, mais certains rivalisaient tout de même sur la qualité du ferrage—là encore, la réputation de Vielmanay les précédait parfois.
  • Sabotiers à Pougny : jusque dans les années 1930, ils travaillaient main dans la main avec le maréchal-ferrant, le bois venant du sabot, le fer de Vielmanay protégeant les dessous.

Cette dynamique d’échanges est attestée dans les archives commerçantes du canton (archives de l’Amicale des Artisans Nivernais, brochure 1932), qui évoquent : « Le maréchal-ferrant de Vielmanay, que l’on vient consulter de Saint-Pierre comme de Châteauneuf, pour la qualité singulière de ses fers de roue et le savoir-faire du ferrage lourd. »

Un métier au cœur des mutations rurales du XX siècle

Arrivée de la mécanisation et transformation de la forge

L’après-Seconde Guerre mondiale marque une forme de déclin inéluctable pour la profession. La mécanisation rurale, progressive mais palpable dans la Nièvre, réduit peu à peu le cheptel équin. Un rapport préfectoral sur la mécanisation (source : Préfecture de la Nièvre, dossier 1949) note ainsi que « dans le canton de Donzy, le nombre de chevaux de trait est passé de 394 en 1928 à moins de 160 en 1954 ». La forge de Vielmanay s’adapte, réparant désormais plus de charrues mécaniques et tracteurs que d’attelages traditionnels.

Mais la magie continue d’opérer. Jusqu’aux années 1960, il n’était pas rare que la route principale s’anime du passage d’un troupeau rejoignant la foire de Cosne, maréchal à la main, prêt à « rabattre un fer » en urgence.

Souvenirs et transmission : l’héritage du maréchal-ferrant

Aujourd’hui encore, au détour d’une conversation avec les anciens, le nom du maréchal-ferrant de Vielmanay n’est jamais loin. On le retrouve aussi dans de nombreux récits familiaux, parfois même à travers des outils marqués de son poinçon, conservés comme de précieux reliques.

  • Des fers à cheval gravés P.D. (Pierre Durand), retrouvés dans d’anciennes granges.
  • Une enclume « d’avant-guerre » exposée lors de la fête du village en 2012 (source : Photographies et témoignages, Mémoire d’Antan à Vielmanay).
  • La tradition orale rapporte que le dernier « gros ferrage » eut lieu lors du passage du cirque Amar à Vielmanay en 1951, épisode qui fit courir tout le pays !

La mémoire vivante d’un métier disparu, reflet d’une ruralité partagée

Au fil des décennies, le métier de maréchal-ferrant a quitté le devant de la scène, mais il subsiste dans le paysage de Vielmanay une nostalgie, empreinte de respect, pour ces artisans dont la renommée dépassait largement la simple frontière communale. On se souvient de la fumée de la forge, de la chaleur du foyer à charbon, du parfum du cuir brûlé sur le sabot du cheval. Un métier d’excellence, de force et de finesse, qui a relié les campagnes, forgé leurs outils mais aussi leurs liens sociaux.

S’il ne subsiste plus guère de forges encore actives à Vielmanay ou ses alentours, la mémoire de ces artisans, véritables médiateurs entre les villages et témoins de leur histoire, demeure vive. Dans les archives, les histoires de famille ou lors des fêtes de village, la figure du maréchal-ferrant reste un emblème du patrimoine local, toujours capable de raviver l’imagination et la fierté d’appartenance à ce coin discret de la Nièvre.

Sources principales :

  • Archives départementales de la Nièvre, recensements et états civils
  • Mairie de Vielmanay, archives communales, fonds Durand
  • Association Mémoire Rurale Nivernaise, entretiens 2008
  • Amicale des Artisans Nivernais, brochure 1932
  • Préfecture de la Nièvre, rapport sur la mécanisation, 1949

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