Petits hameaux, grands changements : quand les écarts disparaissent du territoire de Vielmanay

27/03/2026

Dans la région vallonnée de Vielmanay, il n’est pas rare de croiser d’anciens hameaux ou “écarts” aujourd’hui rattachés à d’autres communes voisines. Voici quelques repères essentiels pour comprendre ce phénomène :
  • La définition et le rôle des “écarts” dans l’organisation rurale.
  • L’évolution des limites communales après la Révolution française et sous le XIXe siècle.
  • Les logiques économiques, administratives et humaines qui expliquent ces transferts.
  • Des exemples précis et des anecdotes issues des archives et de la mémoire orale locale.
  • L’impact sur l’identité, le quotidien et la mémoire collective des habitants.
Observer la destinée de ces écarts, c’est interroger la façon dont Vielmanay a – littéralement – changé de contours, sous l’effet de l’histoire et de la vie rurale.

Qu’est-ce qu’un “écart” ? Rôle et importance dans la ruralité française

Dans la langue des archives et des anciens, l’“écart” désigne un petit regroupement d’habitations ou de fermes, distinct du bourg principal, parfois à plus d’un kilomètre du centre communal. Si le mot, hérité du vieux français (« esquart : séparé »), peut sembler anodin, il est chargé d’histoire. Ces écarts sont souvent nés d’un terroir favorable, d’un point d’eau, d’un carrefour de chemins ou de la volonté – déjà ancienne – de se rapprocher des terres à cultiver.

  • Ils abritent fréquemment quelques foyers : métayers, journaliers, parfois une famille “de maître”.
  • Ils gardent une vie sociale propre, avec des fêtes, des chemins, parfois un four ou un puits commun.
  • Ils servent aussi de points d’ancrage à l’identité locale, au croisement des histoires familiales et du quotidien rural.

La Nièvre rurale – Vielmanay en tête – en compte plusieurs, aux noms rappelant souvent une famille, un relief ou une tradition : Les Godignots, La Pille, Les Augustins, Le Daleu...

La construction du territoire communal après la Révolution : naissance d’un puzzle mouvant

Avant la Révolution, Vielmanay, comme la plupart des villages nivernais, est morcelé entre paroisses, fiefs et “fiefs au liège”, où chaque portion de terre relève d’un seigneur, d’une cure ou d’une abbaye (notamment Prémontré ou La Charité). C’est avec la loi du 14 décembre 1789, puis le décret du 22 décembre 1789 (création des communes), que l’on tente de dessiner des frontières claires. Mais la théorie se heurte rapidement à la réalité du terrain.

  • Les premiers plans cadastraux, dressés vers 1823-1831 pour Vielmanay, témoignent de la difficulté à fixer des limites à travers champs, bois, rivières sinueuses.
  • L’administration s’appuie sur les usages, les possessions historiques… Mais le découpage reste fragile et sujet à révision.
  • L’aspect pratique – pour répondre au mieux aux besoins des habitants (école, église, routes) – guide souvent les ajustements des périmètres communaux.

Plusieurs recensements signalent ensuite des “mutations” : des écarts apparaissent et disparaissent d’une commune à l’autre. Les minutes des conseils municipaux (AN, archives départementales de la Nièvre) fourmillent de débats sur la pertinence de tel ou tel rattachement.

Des pressions économiques, humaines et administratives

Pourquoi déplacer la limite communale ? Pourquoi retirer un écart à Vielmanay pour le donner à une voisine comme Saint-Malo-en-Donziois ou Dompierre ? Les raisons se superposent et s’entremêlent, mêlant pragmatisme, solidarité et parfois discorde.

  • L’accessibilité : Lorsque le chemin menant à l’église ou à l’école du bourg de Vielmanay devenait difficile (rivières, bois, absence de pont), un hameau pouvait demander à rejoindre une commune plus aisée d’accès.
  • Les liens sociaux : Un hameau “solidaire” d’un village voisin par le mariage, la parenté, ou parce que son four banal, son cimetière ou son marché était là-bas, était naturellement tenté de changer d’allégeance.
  • L’économie rurale : Lorsque la ferme principale de l’écart dépendait d’un propriétaire habitant un autre village, il n’était pas rare de plaider pour que ses locataires et journaliers soient “rapprochés” par la paperasse à ce centre.
  • Les administrations : Au XIXe siècle surtout, préfets et sous-préfets encouragent parfois ce type de modification pour simplifier la collecte des impôts, les levées militaires, l’organisation des routes ou la distribution postale (rapport du Conseil général de la Nièvre, 1868, consultable aux Archives départementales).

Ainsi, un hameau dont les enfants devaient traverser la “mauvaise rivière” chaque hiver pour aller à l’école de Vielmanay, pouvait être rattaché à un village situé de l’autre côté de la rive, ou mieux desservi en hiver.

Exemples d’écarts disparus ou transférés : le regard des archives et de la mémoire

Si la toponymie nivernaise a la mémoire longue, les registres communaux et cadastraux permettent aussi d’ancrer cette histoire dans la réalité. À Vielmanay, plusieurs cas illustrent parfaitement ce mouvement.

Les Godignots – Un cas emblématique de transfert

Situé au nord de Vielmanay, le hameau des Godignots figura longtemps comme “écart du chef-lieu” dans les recensements du XIXe siècle (cf. recensement de 1851, Archives départementales 2M89). Mais, dès 1874, les minutes du conseil municipal signalent la permutation du rattachement vers Saint-Malo-en-Donziois. Raison officielle : “meilleure communication par la grande route de Donzy”. Mais les archives orales laissent entendre qu’aussi, la famille la plus influente du hameau avait des affinités économiques et matrimoniales avec les propriétaires de Saint-Malo…

Le Daleu – Une frontière au fil de l’eau

Autre exemple, celui du hameau du Daleu, au sud du finage, dont l’appartenance à Vielmanay oscilla pendant près d’un siècle. En cause : la rivière du Nohain, dont les crues rendaient la communication aléatoire. En 1889, le hameau est officiellement rattaché à La Marche pour des raisons d’accessibilité et de centralité (délibération du Conseil municipal ; Archives départementales 3E75). Pourtant, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, nombreux étaient les colporteurs et petits écoliers à continuer d’affirmer : “Nous sommes de Vielmanay”.

Des micro-transferts invisibles mais marquants

D’autres modifications touchent des lieux dits parfois réduits à une ferme (“Les Augustins”, “La Pille”), motivés par des questions fiscales : la répartition des contributions, les obligations du tacot rural (rapports du Conseil général, 1895), ou encore le tracé des “lavandières” – ces chemins de service menant au lavoir de la commune la plus proche.

Écart concerné Période du transfert Nouvelle commune de rattachement Motivation principale
Les Godignots 1870-1880 Saint-Malo-en-Donziois Meilleure desserte routière, liens familiaux
Le Daleu 1885-1889 La Marche Proximité, crues du Nohain rendant Vielmanay difficile d’accès
Les Augustins Années 1890 Dompierre-sur-Nièvre Nouveau découpage cadastral, optimisation fiscale

L’impact de ces changements sur le quotidien et la mémoire collective

Quitter Vielmanay sur le papier, ce n’est pas toujours cesser de s’y sentir rattaché. Pour nombre d’habitants, le sentiment d’appartenance demeure, même lorsque l’administration a changé la “frontière”. Les fêtes du village, les marchés, voire les bulletins paroissiaux, continuent de faire référence à ces anciens écarts, “de Vielmanay de cœur sinon de nom” (expression tirée des témoignages recueillis par l’association locale Mémoire Nivernaise, 2007).

Pourtant, ces glissements laissent des traces bien concrètes : un maire supplémentaire à saluer, une nouvelle école à fréquenter, une route rebaptisée. Certains récits de familles compilés dans les chroniques locales racontent les difficultés, mais aussi l’attachement immuable à une maison ou à un champ, envers et contre tout. Il n’est pas rare de trouver, sur les pierres des anciens puits, des inscriptions plus anciennes que la “frontière” officielle, comme une mémoire gravée dans la pierre.

Pistes et ressources pour aller plus loin

  • Archives départementales de la Nièvre, série 2M et 3E (registres des délibérations municipales, cadastres napoléoniens).
  • Rapports du Conseil général de la Nièvre (consultables sur Gallica et sur place).
  • Association Mémoire Nivernaise : recueil de témoignages oraux sur la vie des hameaux nivernais.
  • Étude sur la formation des communes rurales en Bourgogne : Chantal Delsol, Histoire rurale de la Nièvre, Ed. Bourbonnaise, 1999.

Observer la destinée des écarts de Vielmanay, c’est donc se rappeler que nos villages ont été façonnés par la lente évolution du paysage, les choix collectifs et l’infatigable volonté d’adapter l’organisation humaine à la géographie. Chaque nom d’écart, chaque trait tracé sur une carte ancienne, révèle une histoire d’attachement, de compromis, parfois de lutte, toujours de vie.

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