Chemins creux et routes nouvelles : six siècles d’inventions et de passages à Vielmanay

28/01/2026

Depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, le paysage routier de Vielmanay s’est profondément transformé.
Période État du réseau Points marquants
Moyen Âge Chemins muletiers, sentiers creux, routes de sel et foires Itinéraires dictés par le relief et les limites agricolesPremières mentions d’entretien collectif
XVIIIe-XIXe siècles Chemins vicinaux remis en état, arrivée des routes “modernes” Travaux de corvée, almanachs de délibérations communalesVoies droites sous l’impulsion des ingénieurs du roi et du département
XXe siècle Goudronnages, remembrement, nouvelle logique territoriale Adaptation à l’automobile ; disparition de certains tronçons rurauxTransformation de la desserte des hameaux
Les évolutions du réseau, sensibles dans le cadastre et les témoignages, racontent aussi la façon dont Vielmanay s’est adapté aux bouleversements économiques, agricoles et sociaux des siècles passés.

Des sentiers médiévaux aux chemins de grande communication

Parcourir Vielmanay, c’est traverser un paysage où l’histoire des voies de passage demeure inscrite dans le relief, les haies et l’apparente simplicité des tracés. Jusqu’au XIXe siècle, le réseau se compose presque uniquement de chemins ruraux : sentiers touffus, parfois encaissés (“chemins creux”), connectés au gré des usages et du rythme des saisons. Ces chemins servent d’axes quotidiens pour les laboureurs, les charretiers, les bergers et même les contrebandiers (le sel, taxé, suit des voies détournées).

Une carte de Cassini (fin XVIIIe siècle), disponible sur Géoportail, montre à quel point ce réseau est dense et informe : des ramifications vers chaque hameau, des liens avec les villages voisins (La Celle-sur-Nièvre, Dompierre, Saint-Malo-en-Donziois). Déjà, certains chemins suivent des axes anciens, dont certains pourraient remonter à l’époque gallo-romaine, même si la Nièvre reste à l’écart des grandes voies romaines principales.

Jusqu’à la Révolution, l’entretien repose surtout sur les corvées, ces journées imposées où les habitants, “corvéables”, viennent réparer nids-de-poule et ornières selon les périodes décrétées par le seigneur ou l’administration royale. Plusieurs registres de délibérations conservés aux archives départementales de la Nièvre témoignent des supplications des habitants pour “déplacer un gué”, “dresser une passerelle en bois sur le ruisseau de la Bouteille”, ou “remettre de la pierraille sur la voie menant aux terres de Charenton”.

La logique d’autrefois : un réseau au service des besoins locaux

Au fil des siècles, les itinéraires s’adaptent aux contraintes naturelles : rivières, zones marécageuses, forêts. On évite les crues de l’hiver et les chemins sableux de l’été. Certaines voies anciennes, parfois qualifiées de “chemins de rouliers” (transporteurs de denrées), figurent dans les terriers (recensements de biens fonciers) ou sous des noms disparus (“chemin du Bois de Chartrain”).

  • Le “chemin de la Mairie”, déjà mentionné sur un registre de 1737, relie le centre aux principales métairies, servant à la fois de voie de communication et de trait d’union entre familles alliées par le travail des champs.
  • D’anciens chemins de transhumance reliaient Vielmanay à une partie du Morvan, attestés par la tradition orale recueillie auprès d’anciens habitants dans les années 1980.
  • Le “Vieux Chemin de Cosne”, partiellement visible sur le cadastre napoléonien (Archives départementales de la Nièvre, 3P), constitue un exemple typique de route abandonnée lors de la réorganisation du réseau au XIXe siècle.

Le XIXe siècle : l’ère des routes départementales et de la “modernisation”

La Révolution puis la période napoléonienne marquent un tournant majeur. Les routes doivent desservir non plus des seigneuries mais des communes : la loi du 21 mai 1836 installe partout en France une classification entre routes nationales, départementales et communales. Vielmanay, jusqu’alors quelque peu isolé, en bénéficie progressivement.

  • 1830-1845 : Création de la route départementale menant de Pouilly-sur-Loire à Prémery (actuelle D132), dont Vielmanay devient un point de passage obligé, contribuant à l’essor du commerce (source : Bulletin de la société académique de la Nièvre, 1894).
  • 1850 : Les premiers plans cadastraux “mis à jour” intègrent une quinzaine de chemins vicinaux (ruraux mais entretenus par la commune) et des chemins d’intérêt communal légèrement élargis, souvent “redressés” dans leur pente pour faciliter le roulage. L’apparition de fossés, puis de ponceaux en pierres, signe cette mutation (Archives départementales de la Nièvre).

On assiste alors (milieu du XIXe siècle) à des débats parfois vifs entre propriétaires terriens et maire autour de la déviation ou fermeture de certains tronçons, car le tracé “rectifié” de la route départementale conduit à l’abandon de vieux chemins sinueux – histoire corroborée par des pétitions et lettres adressées à la préfecture (voir AD58, M 189).

Cette période témoigne d’une mutation technique : la route n’est plus une simple bande bosselée mais un véritable “ouvrage public”, nécessitant nivellement, empierrement, et surveillance. L’arrivée du roulage à chevaux, puis peu à peu des premiers véhicules à moteur, va précipiter la nécessité d’entretenir et moderniser régulièrement ces axes.

XXe siècle : goudronnage, remembrement et perte des vieux chemins

Le XXe siècle est marqué par deux grands phénomènes : la “mise au noir” (goudronnage) des principales routes après 1930 (la D132, mais aussi les liaisons secondaires vers La Celle ou Saint-Pierre-le-Moûtier), et le vaste mouvement de remembrement agricole à partir des années 1960. Ce chantier, documenté dans plusieurs articles de l’INSEE et dans les bulletins communaux, vise à adapter les propriétés et les chemins au machinisme moderne : on agrandit les parcelles, on “efface” les coudes gênants, on élargit les voies.

  • Goudronnage : Entre 1928 et 1955, la carte IGN montre la progression du revêtement sur les axes majeurs. Le “Vieux Chemin de la Gare” disparaît, absorbé ou rogné, au profit de l’accès direct à la RN (Route nationale).
  • Remembrement : Entre 1963 et 1972, d’après les procès-verbaux conservés en mairie, près de 7 km de chemins ruraux sont “déclassés”, rendant le maillage plus lâche – ce qui favorise la circulation automobile, mais efface parfois la mémoire des trajectoires anciennes.
  • Transformation des liaisons hameaux-centre : Certains chemins des hameaux (La Bouteille, Les Communaux) deviennent alors de simples chemins d’exploitation ou perdent même toute visibilité sur le terrain, n’étant plus entretenus par le domaine public.

Ce remodelage du territoire, qui peut paraître brutal, répond aussi à de nouveaux usages : transports scolaires, voiture individuelle, acheminement des produits laitiers ou céréaliers vers les coopératives locales, besoin de se rendre plus rapidement à Cosne ou Nevers. Mais il s’accompagne, dans la mémoire des anciens, d’une nostalgie pour les tracés d’antan, leur cortège de haies, de passages boueux et de petites histoires rurales.

Entre traces visibles et mémoire enfouie : l’héritage des chemins de Vielmanay

Aujourd’hui, le réseau de Vielmanay conserve encore quelques vestiges de ces étapes successives : certains “chemins creux” persistent, rastillant entre deux bosquets ou derrière une grange. À certaines périodes de l’année, une haie inattendue ou un alignement de vieux arbres signale l’emplacement d’un ancien axe, aujourd’hui chemin d’exploitation ou simple sentier pédestre. Les cartes IGN et cadastres anciens restent les meilleurs alliés pour les passionnés désirant retracer ces voies oubliées (on peut consulter ces documents en mairie ou aux Archives départementales de la Nièvre).

Quelques routes modernes, toutes droites, ne racontent qu’en creux l’énergie déployée ici jadis pour franchir une butte, contourner une mare, relier deux familles ou deux terres ; et chaque nom de lieu-dit garde la rumeur d’un passage, la trace d’une roulotte, le souvenir d’une infortune ou d’une fête villageoise qui fit date.

Ainsi, connaître l’histoire des chemins et routes de Vielmanay, c’est lire la chronique silencieuse mais tenace du lien entre ses habitants, leur espace et leur temps. De la corvée sur les chemins de pierre à la circulation pressée de nos jours, les voies du village déploient une mémoire vivante, à la rencontre entre patrimoine matériel et récits transmis de génération en génération.

Pour aller plus loin : sources et lectures recommandées

  • Archives départementales de la Nièvre – fonds 3P cadastre, registres de délibérations communales (série M et E)
  • Carte de Cassini sur Géoportail
  • Bulletin de la Société académique de la Nièvre (notamment les numéros sur la voirie et l’aménagement du XIXe siècle)
  • Bulletins INSEE sur l’évolution des infrastructures rurales
  • Agence technique départementale – études historiques sur le patrimoine routier

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